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Otto Lueger

 

 

Naundorff et Naundorffisme

 

Religion, Mysticisme, Prophéties, Légitimité

 

 

 

Editions du Naundorffisme

 

 

Introduction

 

 

 

Plus de 3 000 ouvrages ont déjà été écrits sur Louis XVII, dont une bonne partie sur Naundorff. Cependant, concernant cette grande énigme de l’Histoire, certains sujets sont peu abordés ou tabous, que ce soit par les partisans ou les adversaires de Naundorff.

Nous sommes intimement persuadés que Naundorff est Louis XVII. Malheureusement, pour ne pas surcharger cette étude, nous n’abordons pas ici les preuves de cette identification, car il faudrait y rajouter des milliers de pages.

Nous invitons les lecteurs à se rendre sur le site internet :

http://naundorffisme.free.fr, où nous mettons pleins de textes sur ces preuves et témoignages comme quoi Naundorff est bien Louis XVII. Textes que nous rajoutons petit à petit, au fur et à mesure.

Voici également deux sites très bien sur Louis XVII :

www.louis-xvii.com (Le site de l’Institut Louis XVII, qui soutient le descendant actuel de la branche aînée des Naundorff.)

www.museelouisxvii.com

 

Pour ceux qui n’auraient pas internet, et comme rien ne vaut un bon livre, voici ci-dessous les principaux bons ouvrages récents sur Louis XVII-Naundorff :

 

_ Xavier de Roche, Louis XVII, Editions de Paris, 1986 (et une seconde édition en 1987), 918 pages !!!  Une bible ! Tout y est !

_ Xavier de Roche, Louis XVII, le livre du bicentenaire, Editions de Paris, 1995, 140 pages. Un résumé de son gros livre. A lire absolument, l’essentiel y est.

_ Charles-Louis-Edmond de Bourbon, La survivance de Louis XVII, les preuves, 1999. 50 pages + 50 pages d’annexes. Tout l’essentiel y est également. (Disponible chez Chiré).

_ Philippe Boiry, Naundorff-Louis XVII. Le secret des Etats, Editions Presse de Valmy, Paris, 2001, 176 pages.) De très bonnes preuves.

_ Philippe Boiry, Louis XVII avait-il deux cœurs ?, Editions de Paris, 2004, 420 pages. En grande partie sur le cœur de Louis XVII, l’ADN, etc. (Disponible chez Chiré.)

 

Certains de ces livres ne sont trouvables qu’en librairies d’anciens et d’occasions.

Voici une liste de bons sites internet pour trouver et acheter des ouvrages anciens et d’occasions :

www.chapitre.com

www.livre-rare-book.com

www.abebooks.fr

http://used.addall.com

www.galaxidion.com

www.amazon.fr

www.alapage.com

Les sujets que nous abordons sont peu connus, mais ils doivent sortir de l’ombre, car ils constituent en quelque sorte des preuves (d’un genre différent…)

Cette présente étude a donc pour ambition d’exposer et de rassembler tous ces sujets, permettant ainsi de comprendre deux siècles passés, mais surtout de nous guider pour l’Avenir…

Elle constitue en même temps une fresque de l’histoire du naundorffisme et des naundorffistes.

 

Mais voici d’abord, avant de commencer, en quelques lignes, les principaux arguments qui nous permettent d’affirmer que Naundorff était bien Louis XVII, puis une petite biographie de Louis XVII-Naundorff :

 

Naundorff est Louis XVII :

1° Parce que Naundorff avait la mémoire personnelle du Dauphin. Vingt serviteurs de Louis XVI, témoins compétents de l’enfance du Prince, l’ont constaté dans leurs fréquentes relations avec le dit « Naundorff » au cours des années 1833, 34, 35, 36 et 40, et nous en ont laissé témoignage oral, écrit, assermenté, notarié, judiciaire ;

2° Parce que Naundorff avait les mêmes cicatrices accidentelles que la Dauphin ; les marques d’inoculation identiques ; le signalement identique des yeux, des cheveux, du front, du menton à fossette, de la poitrine, de tout le corps ; la double ressemblance des traits, du geste, de la démarche, de la voix, avec les deux maisons de Bourbon et d’Autriche ; la position des dents identique, les rides si spéciales du cou identiques ; l’excroissance au sein identique ; et, sur la cuisse, le signe du « Saint-Esprit », c’est-à-dire une forme de pigeon essoré et plongeant, naturel et non tatoué, identique ;

3° Parce que Naundorff se croyait et, par conséquent, se savait le Dauphin. Il a prouvé ce fait d’intime conscience :

a)          En se soumettant au jugement de tous ceux qui pouvaient démasquer l’imposture, les anciens serviteurs de Louis XVI, la duchesse d’Angoulême, les tribunaux français ;

b)         Par une affirmation constante de son identité, sans jamais aucune faiblesse ni dans la persécution la plus odieuse et la détresse la plus cruelle causées par cette affirmation, ni dans la joie et dans l’intimité la plus stricte, ainsi que le démontre sa correspondance avec sa femme, publiée soixante ans après sa mort ;

4° Parce que les Gouvernements de Prusse, de France et de Hollande se sont convaincus de l’identité de Naundorff avec Louis XVII.

Donc « Naundorff » était Louis XVII.[1]

 

Voici un petit résumé de la vie de Louis XVII-Naundorff, emprunté au site de l’Institut Louis XVII :

 

Le Duc de Normandie, né le 27 mars 1785, Louis-Charles, devenu Dauphin à la mort de son frère aîné Louis le 2 juin 1789, est déclaré Roi de France, Louis XVII, par sa mère la Reine Marie-Antoinette, le 21 janvier 1793, jour de la décapitation de son père le Roi Louis XVI.

Il fut enfermé au Temple du 13 août 1792 au jour de sa « mort » officielle, le 8 juin 1795. En réalité, l’enfant enterré au cimetière Sainte Marguerite et qui correspond bien à celui autopsié au Temple, ne peut pas être Louis XVII : c'est un enfant ayant au moins quinze ans, dont le squelette aux membres trop longs et au thorax étroit est celui d’un scrofuleux (tuberculeux) depuis très longtemps. Or Louis XVII n’avait que 10 ans et sa mère disait qu’il ressemblait à un petit paysan plein de santé.

Il n’y a évidemment pas de trace de cette sortie du Temple et de la (ou des) substitutions qui ont été nécessaires. Mais si tous les royalistes ont échoué, par contre Barras, maître du Temple et le gardien Laurent étant un homme à lui avaient toutes les facilités pour réussir. (Barras, le régicide, qui fut pensionné par Louis XVIII !)

 

C’est seulement à partir 1810 que l'on peut suivre avec certitude la vie de celui à qui les polices d’état ont imposé le nom de Charles Guillaume Naundorff, réputé né à Weimar en l775, brun aux cheveux noirs, alors, qu’il avait 10 ans de moins, et comme le Dauphin, était blond aux yeux bleus ! Jamais il n’a pu être trouvé de lieu de naissance à Naundorff, pas plus à Weimar qu'en Prusse ou ailleurs.

 

Il donne au chef de la Police de Berlin les preuves de sa véritable identité - qui ne lui seront jamais rendues - et ce Monsieur Lecoq lui remet un simple certificat de moralité qui lui suffira à être admis bourgeois successivement dans les villes de Spandau, de Brandebourg et de Crossen où il exercera le métier d’horloger, sans produire d'acte de naissance, pas plus que pour son mariage en 1818 !

 

Ses lettres à Louis XVIII, à sa Sœur la duchesse d’Angoulême puis à Charles X et à tous les princes d’Europe restant sans réponse, il vient en France en 1833 et immédiatement cherche à rencontrer toutes les personnes qui l'ont connu enfant à la Cour. Plus de 53 personnes ont attesté qu’il était bien Louis XVII, dont Madame de Rambaud, qui fut sa femme de chambre de sa naissance à 1792, le ministre de la justice Joly de Fleury, le secrétaire de Louis XVI, Monsieur Bremond, le ministre des affaires étrangères de Monciel, Monsieur et Madame Marco De St Hilaire, etc.

Sa ressemblance d’attitudes avec Louis XVI en frappante. La forme de sa tête est celle de Marie-Antoinette. Sa mémoire qui est remarquable est celle du Dauphin, tant sur les personnes, les lieux, les choses, que les événements.

 

Il attaque sa sœur, la duchesse d’Angoulême, en reconnaissance d’identité en 1836. Mais le gouvernement de Louis-Philippe, au lieu de le juger comme il le demande, le fait arrêter, fait saisir tous les documents qu'il a réunis pour ce procès - 202 documents, sans inventaire -, et après un mois de prison l'expulse en Angleterre… comme étranger !

De 1836 au début 1845, Louis XVII reste donc en Angleterre avec sa femme et ses huit enfants (dont deux y naissent), où il fait des recherches et met au point des inventions pyrotechniques. Il y subit une tentative d'assassinat au pistolet comme il en avait essuyé une en France, au poignard.

Refusant qu’il rentre en France pour la démonstration de ses inventions, et ne voulant pas les vendre à l'Angleterre, il pense les vendre à la Suisse, mais ne pouvant passer par la France, passe par la Hollande où il débarque le 25 janvier 1845. L'avocat van Buren, convaincu de son identité et de la valeur de ses inventions lui fait rencontrer les ministres de la guerre et de la marine, et, avec l’accord du roi Guillaume II de Hollande, un contrat mirifique lui est signé, achetant ses inventions et le faisant directeur d’un atelier de pyrotechnie à Delft.

 

Malheureusement il est pris de vomissements et après huit jours d’agonie où, dans son délire, il évoque son père Louis XVI mort par la guillotine, il décède le 10 août 1845. Sa veuve ayant refusé une autopsie, l'empoisonnement n’a pu être démontré. Toutefois, à la demande de ses fils, un examen du corps est effectué par les médecins militaires qui l'ont soigné. Ce qui révèle en particulier les traces d’inoculation au bras, en forme de triangle, comme le Dauphin, la cicatrice de la lèvre, due à la morsure d’un lapin blanc apprivoisé, les deux incisives inférieures qui avancent en « dents de lapin », et surtout, une tache de mère, à l’intérieur de la cuisse gauche, que l’on appelait chez le Dauphin « le signe du St Esprit » car ressemblant à un oiseau plongeant tête en bas, les ailes déployées. En plus de ces caractéristiques communes avec le Dauphin, on relève les traces des deux attentats, sur les côtes et l'omoplate d'une part, et sur le bras gauche d’autre part.

 

Tous ses descendants présentent des ressemblances étonnantes avec les Bourbon et les Habsbourg.

    Enfin le Roi de Hollande Guillaume II permet son inhumation sous le nom de « Duc de Normandie, Louis XVII, Roi de France et de Navarre », où sa tombe est toujours visible, entretenue par la ville de Delft, et la Hollande reconnaît à ses enfants le droit au nom de « de Bourbon » que tous ses descendants portent légalement.

 

 

 

 

 

 

 

 

Diverses associations, revues et organismes se sont battus pour faire connaître cette vérité historique occultée et calomniée de la survie du Roi Louis XVII en la personne de Charles Guillaume Naundorff. Nous pouvons citer la revue la Légitimité fondée en 1883 par la princesse Amélie, fille aînée de Louis XVII, puis dirigée successivement par Albert Renard et Louis Champion jusqu’en 1940 ; la revue Flos Forum fondée en 1936 par Armand Le Corbeiller, et le baron Pacotte de Servignat, entre-autres.

Enfin, l'Institut Louis XVII a été fondé le 9 mars 1990, par Monsieur Henri Isle de Beauchaine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I] Louis XVII et la Religion

 

 

 

1) Sa formation religieuse

 

 

Nous savons que Louis XVII a eu une formation religieuse très insuffisante, du fait des évènements révolutionnaires.

Le comte d’Artois, futur Charles X, et le comte de Provence, futur Louis XVIII, étaient indifférents en matière religieuse : le premier n’y reviendra qu’à la mort de sa maîtresse Mme de Polastron, le second, rongé par les remords, lorsque Martin de Gallardon lui aura révélé qu’il tenta un jour, en forêt de Saint-Hubert, de tirer sur son frère futur Louis XVI.

Madame Royale nota dans son « Journal » que sa mère « avait beaucoup de religion depuis qu’elle était à la Conciergerie », sous-entendant ainsi qu’elle en avait peu auparavant. Comment s’en étonner ? Son frère, l’empereur d’Autriche Joseph II, était connu pour son anticléricalisme.

Dès lors, on peut en conclure que le petit Louis XVII, à Versailles, aux Tuileries, à Saint-Cloud, n’eut jamais en matière religieuse qu’un climat d’indifférence, les messes protocolaires exceptées.

 

Un psychisme saccagé par un emmurement à neuf ans et demi dans le silence, la pénombre, l’isolement ; quatre années de cachot sans air et sans lumière dans les souterrains de Vincennes, à l’âge d’homme ; quatre années de prison dans les cellules de Brandebourg ; des mois de prison en Angleterre... Alors que ses oncles, la soeur et le beau-frère, et le fils de l’assassin de son père se prélassent dans les ors des Tuileries, et ne font rien d’autre par leur influence politique que lui susciter de nouveaux malheurs, à défaut d’assassinats réussis ! Que faut-il donc de plus ?

L’accumulation des persécutions, oeuvres de Bonaparte, de Louis XVIII, de Charles X, de Louis-Philippe, de sa soeur la triste duchesse d’Angoulême, lui firent rapidement comprendre que la pratique religieuse ne garantit aucunement de la malhonnêteté d’une âme.

 Aussi, alors qu’en Suisse, se souvenant qu’il était de souche catholique, il n’avait jamais voulu participer au culte protestant et n’avait jamais pris part à la Cène de celui-ci, en Allemagne devint-il indifférent, voire hostile au catholicisme lui-même. A Crossen, au recteur Gaebel (protestant) il déclara un jour : « Mon ami, je vous montrerai la cause de mon incrédulité. Je hais la religion chrétienne, parce que les hommes les plus cruels la professent... »

 

Le recteur Gaebel prit la chose à coeur, et au printemps de 1830 entreprit de convertir Louis XVII aux beautés du christianisme. Il lui lut le Nouveau Testament, le commenta, et en ces échanges, Gaebel note que son interlocuteur avait un esprit clair et adonné au bien. Mais croire à la divinité de Jésus, à sa résurrection après sa mort, il ne le put pas... Et la suite des souvenirs du recteur Gaebel est fort intéressante :

« Son caractère, après les enseignements de sa naissance, fut plus pur, plus amical et plus humain que d’abord. Il guérit beaucoup d’hommes de leurs maladies ; il enseigna ses enfants soigneusement. Il eut une foi en Dieu qui était bien pure et puissante, et ses actions étaient des actions d’une salutaire activité de son âme. Auparavant il avait souvent joué de la vérité, mais à présent elle lui était sainte. Sur tout, sa volonté était bien idéale et parfaite... »[2]

 

En 1832, Naundorff vient faire pour la première fois une visite en France. Nous le savons par la propre fille d’un des personnalités qui l’invitèrent à cette date.

La famille Boucault de Mélient est une vieille famille noble d’Anjou. Son chef, sous la Restauration, était un officier de marine fort distingué et fut pendant quelques temps Préfet maritime de Lorient. Sa fille, Marie de Mélient, fondera plus tard le Couvent de l’Immaculée Conception à la Nogard, dans le Finistère.

Le 27 septembre 1873, elle écrivait la lettre suivante à la Princesse Amélie, fille aînée de Naundorff :

« Très bonne Princesse.

 ... Voici ce que j'ai appris… Il y a eu réellement à Nantes, pendant longtemps, une réunion de personnes qui sont restées fidèles à notre bon roi Louis XVII, et qui avaient formé un projet sérieux de le remettre sur le trône. Ils avaient concerté de le faire venir, et c'est d'après une demande qui lui fut adressée que votre vénérable père vint à Nantes. Là, comme je l'ai déjà dit à Votre Altesse, on le fit descendre dans un petit hôtel, ou plutôt dans une auberge tenue par de braves gens, afin de ne pas se compromettre. II y fut entretenu pendant quelques jours. On devait le faire connaître peu à peu à la noblesse de Bretagne et de Vendée ; et quand il aurait eu un parti sérieux, on aurait présenté au gouvernement une protestation signée d'un nombre considérable de noms honorables.

Malheureusement, on trouva que notre bon Prince avait des idées libérales trop prononcées, une certaine antipathie pour le clergé et une manière très fausse en matières religieuses, parce qu'il développa un nouveau mode de religion contraire absolument à la foi, et avec une tendance très prononcée pour la secte des Illuminés. Alors on craignit de ne pas réussir à lui ouvrir les yeux. La noblesse crut qu'elle allait se nommer un chef républicain. Le clergé eut peur de trouver un antagoniste à la religion catholique. On ne voulut pas se jeter dans toutes les difficultés d'une contre-révolution et peut-être d'une révolution ; et la conclusion fut ainsi portée : « C’est bien le fils de Louis XVI, mais il n'est pas ce qu'il faut à la France. Il est dans l'erreur, plus à plaindre qu'à blâmer, parce que le milieu dans lequel il a vécu en est la cause. Mais les circonstances nous prouvent que Dieu l'a rejeté. Laissons agir la Providence ; et si Dieu le change, il saura bien plus tard le remettre sur le trône de ses pères. »

C'est alors, comme vous le savez, très bonne Princesse, qu'on le fit partir pour Strasbourg. En cette circonstance deux partis se formèrent. Un de ces partis, croyant que Dieu n'avait plus de desseins sur la branche aînée des Bourbons, l'abandonna en s'attachant au Comte de Chambord. L'autre, très peu nombreux, demeura fidèle et pria toujours, espérant que Dieu lui changerait les idées et le ramènerait sur le trône de ses pères...

Marie de Mélient

La Nogard, 27 Septembre 1873. »

 

Comme le remarque fort justement Xavier de Roche, quand on lit ce texte, « on est confondu par l’aveuglement de la noblesse et du clergé réunis à cette occasion. Le malheureux Louis XVII avait connu dans les quarante premières années de sa vie une dizaine d’années d’emprisonnement dans différentes forteresses, et le reste du temps, à partir de 1795 avait toujours vécu en résidence plus ou moins surveillée. A partir du 3 juillet 1793, il n’a plus reçu aucune éducation religieuse, morale ou politique. Lui en faire grief était d’une inconscience absolue. Il convenait dans un premier temps d’assurer sa reconnaissance officielle, car c’était pour lui un atroce et perpétuel déchirement d’être « sans nom » ; de le mettre, avec sa famille, en sécurité et à l’abri définitif du besoin ; de l’entourer de conseillers capables de l’instruire de tout ce que la vie qu’il avait subie ne lui avait pas permis d’apprendre. Au lieu de cela, on l’a laissé retourner à sa vie de misère, sans plus s’occuper de lui ni de ses héritiers. »[3]

 

Quelques jours après son arrivée à Paris, Naundorff écrit à Mgr Hyacinthe-Louis de Quelen, Archevêque de Paris la déclaration suivante :

« A-t-on des inquiétudes sur la Foi que je professe ? Je suis membre de l’Eglise Catholique, Apostolique et Romaine. Je la regarde comme seule véritable et je suis prêt à prouver que je n’ai jamais appartenu à aucune autre. »[4]

Naundorff est élevé dans la religion catholique, grâce à l’abbé Appert, curé de Saint-Arnoult, puis il a été confirmé par Mgr Blanquart de Bailleul, évêque de Versailles, enfin son mariage avec Mlle Einert, protestante, a été validé.

Le port de la médaille miraculeuse (qui le sauva de la mort lors de l’attentat du Carrousel du 28 janvier 1834) confirme ce retour au catholicisme, mais le mysticisme de Louis XVII, manifesté plus tard comme nous allons le voir par ses publications hétérodoxes, démontre aussi sa sincérité ; il ne devint pas croyant par intérêt politique.

 

Les choses sont s’aggraver dans les années suivantes. Plusieurs prélats français, Mgr Forbin de Janson, évêque de Nancy, Mgr Blanquart de Bailleul (qui a confirmé le Prince) sont très méfiants à son égard. Il en souffre.

Après la mort du visionnaire Martin de Gallardon[5], il croit, lui aussi, recevoir la visite d’un ange.

 

 

2) Naundorff « prophète »

 

 

Naundorff affirme en effet avoir désormais en rêve des apparitions d'un ange, puis du Christ

Martin de Gallardon avait annoncé à Naundorff qu’il serait sujet à l’illusion et que l’esprit du mal chercherait à le perdre.

Bien qu'il n'adhère pas complètement au catholicisme, Naundorff incite sa femme restée en Saxe à s'y convertir avec ses enfants (sa fille Augusta-Maria-Theresa est baptisée catholique, 1835). Son ange lui communique (24 et 30.12.1834) une « croix de grâce »[6] que les prêtres peuvent donner aux catholiques ayant fait leur première communion. La dévotion est répandue (plus de mille croix en six mois) malgré la dénonciation de l'évêque de Versailles (1835). Expulsé de France pour ses revendications politiques (publication d'un journal, citations judi­ciaires de la duchesse d'Angoulême et adresses au Parlement), il s'installe à Londres (07.1836).

S’estimant persécuté par des évêques, il s’éloigne du catholicisme alors que sa femme en fait profession (1836). Il se présente comme Messie. Préservé des malheurs par Dieu, il va régénérer le monde dans la fidélité à l'Évangile de nouveau révélé. Instruit par son ange, il envoie l'abbé Laprade à Rome pour appeler Grégoire XVI à propager la croix de grâce sous peine de destruction : le pape reste sceptique (01.02.1837).

Naundorff, en 1836, annonce à l’Empereur d’Autriche que son Ange l’en a prévenu, Louis-Philippe a seulement une année à vivre : cet ange était un farceur, puisque Louis-Philippe devait régner encore 12 ans…

 En 1838, il fait diffuser des avertissements successifs au clergé catholique : Rome sera détruite à moins qu'un concile ne soit convoqué au cours duquel Dieu parlera par Naundorff; la croix de grâce doit être pro­pagée pour la réunification des Eglises ; le clergé français doit se réunir en conseil car une nouvelle Eglise doit s'établir en France. Ses prophéties non réalisées, il appelle les clergés anglais et irlandais à se joindre à lui et devient protecteur du Conseil d'une Eglise du Seigneur (24 et 31.10.1838), bientôt Eglise catholique évangélique.

Il publie ou fait publier (ses révélations, en allemand, sont traduites ensuite) la Partie préliminaire, ou Introduction à la Doctrine Céleste de Notre Seigneur Jésus-Christ publiée par Charles Louis, Duc de Nor­mandie, fils de Louis XVI, roi de France et Doctrine céleste, ou l'Évangile de Notre Seigneur Jésus-Christ dans toute la pureté primitive, tel qu'il l'a prêché lui-même pendant sa carrière terrestre : Révélé de nouveau par trois Anges du Seigneur, et confirmé par Jésus-Christ lui-même, par la réprobation de la Papauté romaine ; avec toutes les preuves de Son imposture contre la doctrine de notre Sauveur (1839, traduits en anglais) et suscite le mensuel La Voix d'un proscrit, qui défend bientôt ses positions religieuses. Dénonçant les prêtres catholiques au ministre des Affaires ecclésiastiques du roi de Prusse, il lui donne l'ordre de réunir un conseil de dix membres luthériens dirigés par deux évêques catholiques pour se sou­mettre à la Doctrine Céleste à laquelle le peintre allemand Rudolf Mannl adhère ainsi qu'Emile Sauveur (Le véritable orphelin du Temple vivant en 1839, ou preuves de l'existence actuelle du fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette, 1839).

 

Voyons quelle est la doctrine de Naundorff.

Voici l’extrait d’un article de César de Vesme, dans le numéro 4 de la Revue Métapsychique (juillet-août 1935), pages 328 et suivantes :

« William Stead, dont le nom est hautement et justement honoré par les spirites, a inséré dans sa revue Boderland (1895, p. 166), un article de Mr. W.-R. Tomlinson, intitulé : « Allan Kardec était-il disciple de Naundorff ? » L’auteur y cherche d’abord quelle peut avoir été l’origine du désaccord entre les spirites néo-latins et ceux anglo-saxons au sujet de la « Réincarnation » et se demande où Léon Rivail (Allan Kardec) a puisé cette doctrine, que les spirites anglais et américains n’ont pas reçue de leurs « esprits ». Il pense qu’il est probable que, vers 1848, il ait été impressionné par la lecture d’un livre publié en français et en anglais par le duc de Normandie (Naundorff) en 1839, intitulé : La Doctrine Céleste de Notre Seigneur Jésus-Christ dans toute sa pureté primitive, révélée par trois anges du Seigneur. Promulguée par Charles-Louis, Duc de Normandie, fils de Louis XVI, Roi de France.

 

Mr. Tomlinson ne cite pas, les ignorant peut-être, trois autres livres de Naundorff : Partie préliminaire de la doctrine céleste (1839), Révélations sur les erreurs de l’Ancien Testament (1840), Salomon le Sage (1841). Mais pour démontrer brièvement que la doctrine développée en ces différents ouvrages est foncièrement celle qu’Allan Kardec a enseignée dans les siens, plus de vingt ans après, Tomlinson reproduit les lignes suivantes dans lesquels un ami et disciple de Naundorff, le comte Gruau de la Barre, a résumé la doctrine de son Maître dans le journal la Légitimité du 12 décembre 1880 :

1° L’Eternel est le seul Dieu, et non pas un Dieu en trois Personnes. [Doctrine de l’Eglise Chrétienne Unitaire, des Sociniens, etc.]

2° Toutes les âmes ont été créés dans le Ciel avant la fondation de la Terre ; ce sont elles qui composent l’humanité en s’installant dans les corps nés des hommes. [Doctrine de la Préexistence, au moins aussi ancienne qu’Origène, et que l’Eglise catholique elle-même ne considère pas comme proprement hérétique, se bornant à l’ignorer.]

3° Tous les hommes sont « fils de Dieu » comme Jésus-Christ, par l’esprit et l’âme qui constituent leur être immortel, et « fils de l’homme » par leur corps mortel, qui revient à la Terre ; tandis que leur personnalité spirituelle continue sa carrière terrestre en d’autres corps humains, tant qu’ils ont accompli le vouloir de Dieu dans cette planète.

4° Jésus-Christ fait Seigneur de ce monde par l’Eternel, son Père Céleste, est notre frère du Ciel, d’où nous provenons et où nous retournons conformément au mérite de nos œuvres, en remontant successivement par tous les ciels…

5° Nous serons tous sauvés à une époque donnée de l’Eternité. »

 

On retrouve également dans la Doctrine Céleste, l’influence Swedenborgienne. Naundorff avait lu un livre de Swedenborg, livre qu’on a trouvé, annoté par lui. La Doctrine Céleste demanda à l’auteur un très gros travail sur l’histoire des diverses Eglises. Osmond a eu entre les mains toutes les archives relatives à la Doctrine Céleste, retrouvées en 1884, à Bréda, par le marquis de Meckenheim. On y trouve des manuscrits (en deux exemplaires, l’un original, de la main de Naundorff, l’autre, une copie, de la main de Gruau de la Barre, corrigeant les fautes de style et d’orthographe), mais également des billets, notes, lettres tous de la main de Naundorff, relatifs à des apparitions, des rêves, des prédications.

 

II suscite un intérêt religieux chez certains anglais (Révérend M. W. Smith). Les éditeurs de La Doctrine céleste sont condamnés (12.1839) alors qu'en 1838 des plaintes de l'évêque de Châlons étaient restées sans effets. Il prophétise sur 1840 (mort du pape, malheurs publics), fait éditer les Révélations sur les erreurs de l'Ancien Testament publiée par le docteur Charles de Cosson (1840). Son ange donne (09.05.1840) à l'Eglise un Conseil de douze membres (frères Laprade, Gruau, Appert, Chabron de Jussac, Vidal, Albéra, Dussurgey, Morel de Saint-Didier, Roydor, Gozzoli, C. de Cosson) et invite les prêtres catholiques à se soumettre et à se réunir à son Conseil pour juger le pape. Mais les contradictions entre ses visions (l'Histoire de la Création diffère de La Doctrine céleste), les prophéties non réalisées, les tensions entre ses par­tisans et sa retraite (justifiée par son ange), suscitent une rupture. Certains conseillers demandant l'abandon de son système contradictoire et erroné (18.01.1841), il les laisse libres de rompre (19.01) puis provoque une altercation (21.01) scellant la scission. L’Histoire de la Création paraît cependant sous le titre de Salomon le Sage, .fils de David ; sa renaissance sur cette terre et Révélation céleste, publié par M. Gruau de La Barre, Ancien Procureur du Roi. Deuxième et Troisième parties, Faisant suite à la première, intitulée : Révélations sur les erreurs de l'Ancien Testament (1841).

Vintras[7], qui reconnaît en lui le Grand Monarque, réinterprète la croix de grâce qu'il a peut-être reçue, lui donne un nom angélique et essaie en vain de se l'attacher. Ils sont conjointement réprouvés par Grégoire XVI (02.1842), les Révélations sur les erreurs de l'Ancien Testament et Salomon le Sage sont mises à l'index (13.09.1842). L'abbé Charvoz le visite lors de son incar­cération pour dettes pour le ramener à l'orthodoxie, sans succès (09.1843).[8]

3) Le Bref de Grégoire XVI

 

 

Les anti-naundorffistes donnent souvent comme argument que le pape Grégoire XVI condamna Naundorff.

Qu’en est-il réellement ?

Il s’agit d’un bref de Grégoire XVI, bref qui concerne l’hérésiarque Vintras, mais dont un passage concerne Naundorff. Voici le passage de ce bref, publié dans l’Ami de la Religion, n° 3865, jeudi 8 février 1844 :

« Bref adressé par Sa Sainteté Grégoire XVI, à M. l’évêque de Bayeux :

A notre Vénérable Frère Louis-François, Evêque de Bayeux

[…] Les fictions et les extravagances impies de cette société sont tout à fait conformes aux idées de ce fils de perdition qui usurpe le titre de Duc de Normandie, et qui, déserteur de l’Eglise catholique, marche, au mépris de l’autorité du Siège apostolique, dans ses voies abominables, publie des doctrines perverses, professe, quoique sous une forme et avec des couleurs différentes, les mêmes erreurs, les mêmes sentiments, les mêmes intentions que cette exécrable société […]

Donné à Rome, à Saint Pierre, le 8 novembre de l’année 1843, le 13e de notre pontificat. »

Nous pouvons également lire ce bref dans les Acta gregorii papae XVI, Rome, 1902, Tome III, pages 298-299. Voici le passage qui nous intéresse, en latin : « Quae impia istius societatis commenta atque deliria plane congruunt cum mente illius perditi hominis, qui falso se Normandiae ducem iactat, quique a catholica Ecclesia iam descivit, atque huius Apostolicae Sedis auctoritate spreta. »

 

Certains naundorffistes font remarquer qu’il faudrait encore être certain que le mot « falso » se trouve bien dans le texte, dont nul n’a vu l’original… qu’on ne retrouve plus dans les archives du Vatican. On ne retrouve plus non plus la minute de ce bref qui devrait se trouver dans les archives de l’évêque de Bayeux qui ne l’a pas publié ; c’est à la suite d’une indiscrétion, dont l’évêché de Bayeux se défendit, que l’Ami de la Religion du 8 février 1844 a pu l’insérer dans ses colonnes.

La question « le mot falso s’y trouve-t-il ? » n’a jamais reçu de réponse de la part des autorités intéressées. Alors, figure-t-il vraiment sur le bref papal ?[9]

L’évêché de Bayeux n’en possède plus qu’une « copie privée » : ce sont là les propres termes de l’évêque de Bayeux écrivant au Comte de Cornulier-Lucinière le 24 février 1907 (Légitimité, 1907, page 64).

 

Le fameux bref de Grégoire XVI à l’évêque de Bayeux n’a pas été publié par ce prélat. Il a été publié seulement, par suite d’une indiscrétion, dans le numéro du 8 février 1844 de l’Ami de la Religion. D’après les vintrasiens[10], le bref fut rédigé au Gesu de Rome par les pères Rosaven et de Villefort, assistants de France auprès du général. Et c’est le père Vaur, avoué de l’Ambassade Française au Vatican, qui parvint à obtenir, après deux ans et demi, la signature de Grégoire XVI.

Quoi qu’il en soit, l’évêque de Bayeux a pris ce bref pour  une lettre privée et non pour un acte officiel du Saint-Siège, puisqu’il ne l’a pas publié. Et il ne se trompait pas, puisque Rome n’a pas repris l’évêque de son silence. Sans l’indiscrétion d’un journal dont l’évêché de Bayeux se défendit, le bref n’aurait probablement pas vu le jour.[11]

Depuis 1843, l’abbé Charvoz, curé de Montlouis, avait envoyé sa démission à son archevêque. Il avait vendu ses meubles et muni ainsi de quelqu’argent, il était parti pour Londres en septembre de la même année. Il avait résolu d’y opérer la conversion de Naundorff de plus en plus hérétique. Charvoz avait été bien reçu au début, puisqu’il venait avec un peu d’argent. Après quelques temps, l’abbé était parti pour Rome. Il voulait éclaircir les conditions dans lesquelles avait été rédigé le Bref de Grégoire XVI.

Il en avait rapporté, disait-il, l’assurance formelle qu’au lieu d’un Bref, c’était une simple lettre particulière qui avait été envoyée par le pape à l’évêque. Cette lettre, affirmait-il, voulait qu’on ne la considérat que comme un premier pas, dans l’information à venir. Il affirmait que le père Vaur, pénitencier français, lui avait dit : « la lettre n’a point été donnée en forme de Bref, et Sa Sainteté a blâmé vivement la publicité qui en a été faite en France… Elle n’emporte donc aucune obligation de conscience. »[12]

 

Toujours est-il que, dans tous les cas, le bref de Grégoire XVI n’est qu’un bref, et non pas une proclamation solennelle.

Or, le prodige de l’infaillibilité pontificale, dévolu au Souverain Pontife parlant ex cathedra, n’a rien à voir dans la circonstance.

D’ailleurs, lors même que la proposition eût figuré dans un décret public et solennel du Saint Père, elle n’en aurait pas pour cela plus de valeur quant au fond. Car si le pape ne peut errer quand il s’adresse ainsi à l’Eglise, en fait de dogme, de morale ou de discipline, il est, tout aussi bien que le commun des mortels, faillible dans les questions étrangères à la religion, du moment où il se trouve mal renseigné ou mal instruit.

La preuve, c’est que dans ce bref, il y a une erreur historique : contrairement à ce qu’il affirme, il n’y a jamais eu aucun rapport entre Naundorff et Vintras, dont le Prétendant n’a en aucune manière contribué à répandre les erreurs. Ce bref fut basé sur aucune documentation particulière. Il fut émis à une époque où l’on ne possédait qu’une information très incomplète.

Un prince peut, sans perdre cette qualité, avoir le malheur de tomber dans l’hérésie. Le dogme de l’infaillibilité papale ne s’étend pas aux simples questions d’Histoire.

Les erreurs religieuses de Louis XVII ne prouvent pas plus son origine royale que la lamentable chute du roi Salomon, qui cependant avait reçu de la Providence plus de dons naturels et surnaturels que l’infortuné proscrit de la royauté française.

Henri IV cessait-il d’être Bourbon, quoique huguenot ? Le voltairien Louis XVIII, qui ne croyait à rien du tout, n’était-il pas toujours le frère de Louis XVI ? Pour être devenu hérétique, Henri VIII d’Angleterre, cessa-t-il d’appartenir à la dynastie des Tudors ?

 

 

4) La fin de Louis XVII-Naundorff

 

 

Après le bref adressé par Grégoire XVI à l’évêque de Bayeux, sept des amis du Prétendant l’abandonnèrent et publièrent contre lui, le 16 février 1841, une déclaration où ils se désolidarisaient de lui, protestant « contre les agissements religieux et les prétendues visions du personnage. ».

Il est bon de remarquer que, parmi les sept, il n’y avait pas un seul des anciens serviteurs de Louis XVI, témoins compétents de l’enfance du Dauphin.

Plus tard, la quasi-totalité des signataires de cette déclaration crurent devoir, en conscience, la rétracter, à commencer par les frères Laprade, qui proclamèrent ensuite jusqu’à leur mort qu’ils avaient voulu se démarquer des prises de position trop aventurées du Prétendant sur la plan religieux, mais qu’ils n’avaient jamais eu le moindre doute sur son identité royale.

Plus précisément, de ces sept partisans qui firent défection, deux (le chevalier A. de Cosson et Charles de Cosson) le renièrent définitivement ; un autre (Hugon Roydor) passa à Richemont ; les quatre autres ne cessèrent jamais de reconnaître en Naundorff le fils infortuné de Louis XVI : c’étaient A. Gozzoli, qui est mort en 1896 après avoir attesté une fois de plus (à l’encontre des affirmations mensongères de P. Veuillot), sa foi constante et inébranlable à l’identité royale de Naundorff, M. Chabron de Jussac, l’abbé J.-B. Laprade et son frère Xavier, dont on a les protestations de 1851, 1872 et 1874.[13]

Quand Louis XVII envoyait l’abbé Laprade à Rome pour supplier le Pape de juger sa cause, Grégoire XVI disait à l’envoyé du Roi proscrit : « Je le bénis, lui et les siens, mais vous comprenez que, comme pape, je ne puis rien faire pour lui. »

 

Louis XVII entra dans le coma, ne reconnaissant plus les siens, et délirant. Et c’est ici que se place le plus cinglant démenti des dires de certains anti-naundorffistes haineux, car on ne ment pas dans le délire

Le lieutenant général Van Meurs écrira 27 ans plus tard, à la demande de Jules Favre, ministre des Affaires étrangères, la lettre en date du 26 juin 1872 dont cet extrait :

« Toutes les relations de sa vie que le Prince m’a faites, et ma présence continuelle dans sa chambre pendant sa maladie, m’ont mis à même de pouvoir bien observer toutes ses actions, toutes ses paroles. Eh bien, tout ce que je lui ai entendu dire, alors qu’il pensait haut en ses nuits sans sommeil, tout ce qu’il a dit également en son délire et même peu avant sa mort, tous ces évènements et la triste fin de cette vie de malheur, sont pour moi autant de preuves convaincantes que le nommé Naundorff était le duc de Normandie, le véritable Dauphin, fils de Louis XVI, martyr de la politique et de la haine de ses plus proches parents.

TH. Van Meurs, lieutenant général, La Haye, ce 26 juin 1872. »

Parallèlement à ce témoignage, voici maintenant celui des deux médecins qui le soignèrent jusqu’à sa dernière heure ; il a été établi également à la demande de Jules Favre, à Delft, le 30 mai 1872 :

« Nous soussignés, docteurs-médecins en fonctions à Delft, Jean Soutendam et Jean-Gérard Kloppert, autrefois Officier de Santé, et comme tel adjoint comme médecin consultant par feu Son Excellence le ministre List, déclarons avoir traité en 1845 celui qui se nommait Charles-Louis de Bourbon duc de Normandie.

Beaucoup d’intérêt fut témoigné à l’auguste malade. Des bulletins furent envoyés journellement sur l’état de sa santé au ministre susdit, qui de temps en temps vint en personne prendre des informations.

[…] Les pensées du malade s’arrêtaient principalement sur feu son malheureux père, Louis XVI, sur le spectacle effroyable de la guillotine ; ou il joignait les mains pour prier et demander, avec des paroles entrecoupées, de bientôt rejoindre au ciel son royal père. Presque jusqu’au dernier soupir ce fut ainsi. Et Charles-Louis de Bourbon mourut en notre présence le 10 août 1845.

Delft, le 30 mai 1872. »

Nous savons par les archives de la Maison de Bourbon, branche des Pays-Bas, par la revue la Légitimité[14], et le témoignage de l’abbé Pochat-Baron[15] que :

Le père Aloys, religieux de la Congrégation des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie, qui était originaire de Delft même, a témoigné que Louis XVII, se sentant gravement malade en revenant de Sccheveningen, fit appeler un prêtre catholique.

Le père Garneaux, religieux de la Congrégation du Très-Saint Rédempteur, témoigna que ce fut son confrère le père Bernard qui entendit  en confession Louis XVII alors qu’il était encore en possession de ses moyens d’expression.

Ce qui a fait oublier ces faits, c’est que Gruau de la Barre était alors parti à Londres chercher la famille du prince, qu’à leur retour il était déjà dans le délire, et que le prêtre avait ainsi officié bien avant leur arrivée.

 

 

5) Louis XVII s’est-il fait sacrer ?

 

 

Nous n’en sommes personnellement pas sûr.

Cependant, c’est ce qu’affirme Marguerite de la Tour du Pin Chambly de la Charce, dans le témoignage qu’elle donne au journal la Légitimité de septembre 1906, pages 630-632 :

« Lorsqu’en 1876, j’alla à Rome avec mon père, en entrant à Saint-Pierre du Vatican, presque au seuil, à l’intérieur, au centre du merveilleux dallages de marbres variés à l’infini, est un immense  morceau de porphyre rouge formant une incrustation circulaire d’environ un mètre 50 cm de diamètre. Mon père m’arrêta  là, et, s’agenouillant avec moi sur ce pavé de marbre, il murmura : « la tradition veut que cette pierre indique la place où Charlemagne fut sacré ; et sur cette pierre votre grand’mère affirmait que le bon Pie VI avait sacré Louis  XVII. Je baisai la pierre avec ferveur, gardant la tradition dans mon cœur et ma mémoire. Je le connaissais dès l’enfance, cette tradition. […]

Les années passèrent ! En 1893, le jour des saints Innocents, et au champs des Martyrs ( !...), je reçus chez moi la petite-fille des Rois martyrs. Une de mes amies intimes (beaucoup plus âgée que moi), la marquise Deville de Sardelys, née Green de Saint-Marsault, dès qu’elle sut la présence de la princesse Cornélie sous mon toit, accourut pour saluer en elle tous nos martyrs royaux.

Ce fut alors que la marquise de Sardelys me confirma la tradition de ma famille :

« La survivance et l’identité sont bien connues à la cour d’Espagne, et les Bourbons de Naples n’ignorent pas le sacre du Dauphin-Roi par Pie VI.

Pour moi, j’en ai la tradition de première main par mon père (marquis Green de Saint-Marsault, ancien préfet de Versailles), qui avait connu un des témoins, son oncle, Mgr Green de Saint-Marsault, évêque de Bergame, mort à Rome et enterré à Saint-Louis des Français. Il était l’aumônier de Mesdames de France, en dernier lieu, de Madame Adélaïde ; et c’est en cette qualité que, bien que n’étant pas cardinal, il fut convoqué à assister à cette cérémonie. Il disait que le cardinal Maury savait le fait et avait mission de le porter officiellement à la connaissance du gouvernement français. »

Le marquis Deville de Sardelys, présent à cet entretien, confirma la tradition qu’il tenait de son beau-père et du milieu où il vécut et qui était la cour d’Espagne.

Un peu après le fatal bazar de la Charité (où la marquise de Sardelys perdit sa sœur, la baronne Caruel de Saint-Martin, née Green de Saint-Marsault), mon amie de Sardelys s’établit chez moi, à Paris, pour quelques mois. La Reine Isabelle II vint la voir chez moi. Naturellement, dans mon salon, il ne pouvait être omis de parler de la Cause. Précisément, j’allais partir pour Teteringen. La reine Isabelle me dit :

« Portez mes vœux à mon cousin !... et dites-lui que je sais ce que l’on souffre en exil !... »

Elle me parla longuement de Charles XI, fils de Louis XVII, haussa bonnement les épaules sur « les motifs… pécuniaires qui seuls empêchaient la reconnaissance par la famille. » Je saisis l’occasion de lui demander si elle avait entendu parler du sacre de l’enfant-roi par Pie VI ?

« C’est un fait que nul Bourbon – de ma génération au moins ! - n’ignore ! Pas plus qu’aucun souverain d’Europe ! » Me répondit la Reine.

Lorsque j’allais, avec la marquise de Sardelys, lui rendre sa visite, au palais de Castille, avenue Kléber, Sa Majesté me montra sur sa table, au milieu d’autres portraits, un portrait de Louis XVII enfant, et avec un air malin, elle dit bien haut : « Et il n’est pas mort au Temple ! » au grand ébahissement des quelques français présents.

[…] Puis Marguerite de la Tour du Pin raconte son entretien avec Léon XIII :

« Est-il vrai que Pie VI ait sacré le petit roi en présence d’une vingtaine de cardinaux, dont le cardinal Maury et Mgr Green de Saint-Marsault, évêque de Bergame, aumônier de Madame Adélaïde, lequel assistait à ce sacre comme aumônier de la tante du petit roi… Est-ce vrai ?

Léon XIII répondit avec fermeté :

« Si ! Si ! E vero. »

Moi : Et c’est bien l’infortuné fils de Louis XVI qui a été affublé du nom de Naundorff ?

Léon XIII : « Si ! Si ! Tutta questa è vero ! (Oui, oui, tout cela est vrai !) Ma chè ! Ci vorrebbe un miracolo ! (Mais quoi !... il faudrait un miracle !) »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

II] Les descendants de Louis XVII et les papes

 

 

 

On met toujours en avant le Vatican en ce qui concerne la Survivance de Louis XVII. Mais, depuis le Concordat, Rome s’est imposé la règle du silence et de la bienveillance, règle invariable dictée par la prudence et la sagesse, afin de vivre officiellement en bonne intelligence avec tous les gouvernements en général.

Mais parfois les Maîtres de la Maison se départissent du silence.

 

Le 7 avril 1907, l’Observatore Romano publiait le communiqué suivant :

« Nous avons vu récemment comment les défenseurs de la légitimité des Naundorff pour la succession de Louis XVI citent, à l’appui de leur thèse, les actes et paroles de divers souverains pontifes dans le but de faire croire que ceux-ci se sont prononcés d’une manière quelconque dans le sens qu’ils voudraient. Sans entrer le moins du monde, pour notre compte, dans une semblable controverse, nous tenons, par respect pour la vérité historique, à affirmer deux choses seulement. La première est que, des documents invoqués ou supposés, le seul par eux attaqué, à savoir celui qui émane de Grégoire XVI de sainte mémoire, est d’une authenticité indiscutable, car il se trouve dans le recueil officiel des actes de ce pontife. La seconde est que jamais et d’aucune façon l’autorité pontificale ne s’est prononcée dans le sens de la thèse qu’ils défendent. »

Sans être une version officiel, l’Observatore Romano nous présente une opinion pleine de prudence : « sans entrer le moins du monde pour notre compte dans une semblable controverse », nous dit le rédacteur ! En effet, nous allons maintenant rencontrer des opinions catégoriques, émanant de papes et de dignitaires de l’Eglise, et qui affirment nettement le contraire.

 

Madame Amélie fut une femme d’une piété extraordinaire. Elle avait épousé Abel Laprade, frère de l’abbé du même nom.

En mai 1872, le Pape Pie IX fait parvenir trois bénédictions dont une pour « S.A.R. Amélie de Bourbon » (1819-1891, fille de Louis XVII) et une pour sa mère, « S.A.R. la duchesse de Normandie ».

 

Voici un article de la Tradition légitimiste :

« Un prêtre de nos amis nous écrit une lettre de laquelle nous détachons le passage suivant :

Le documentateur de Louis XVII fut l’abbé Blanchet, dont le nom a paru plusieurs fois dans votre revue, prêtre entre les mains de qui abjura le protestantisme notre Prince Henri, duc de Normandie.

Il fut mon ami pendant 40 ans ; il est mort il y a 7 ans. Vous pourrez compléter l’alinéa en faisant connaître l’opinion de Sa Sainteté Pie IX. Monsieur l’abbé Blanchet était allé à Delft passer toute une semaine pour recueillir des détails sur Louis XVII, de la bouche de sa veuve, la duchesse de Normandie.

Quand il revint à Fribourg, où il résidait et s’occupait très activement de la question royale, la duchesse le pria de porter au Pape Pie IX une copie authentique officielle de l’acte de décès de Louis XVII. Il s’attendait à être obligé de fournir des explications au Saint Père. Au contraire, dès qu’il eut nommé la duchesse, Pie IX l’interrompant :

« Dites à la duchesse de Normandie, à la reine, que je lui adresse mes plus sincères condoléances. Je suis du nombre des tout convaincus et croyant de la cause Naundorff-Louis XVII, duc de Normandie. De plus, je tiens à déclarer que je regrette vivement une erreur de mon prédécesseur Grégoire XVI sur une fausse indication du Nonce à Paris. Il a prononcé le mot imposteur appliqué à Louis XVII. Je regrette cela très vivement. »[16]

 

En 1879, la fille aînée de Naundorff, la Princesse Amélie, adresse à S.S. Léon XIII la prière suivante : « J’ose espérer que Votre Sainteté exaucera la prière de la petite-fille du Roi-Martyr et voudra bien lui envoyer sa bénédiction comme gage de salut et de suprême espérance. » et elle signe « Amélie de Bourbon. »

Cette lettre n’est pas considérée comme une impudente tromperie, la réponse écrite de la main même du Pape, est adressée à « Son Altesse Royale Madame Amélie », et le secrétaire d’Etat, cardinal Nina, écrit dans les mêmes termes (21 juillet 1879) : « Madame la Princesse, la réception de votre honorée lettre du 14 courant me fournit l'occasion de vous exprimer les sentiments de respect et d'estime pour votre Altesse et l'auguste famille des Bourbon... »

 

En mai 1879, l’abbé Adolphe Blanchet de Thielmans, professeur d’histoire à Lausanne, fut chargé par le prince Louis-Charles, aîné des fils survivants de Louis XVII, de présenter au pape Léon XIII quatre chevalières d’or gravées aux nouvelles armes de la Maison de France. Le prince et sa sœur Amélie avaient en effet décidé en 1879 de porter le Sacré-Cœur en « abîme » sur l’écu traditionnel aux trois fleurs de lys. Et le pape Léon XIII accepta de bénir lui-même ces quatre anneaux, sachant à qui ils étaient destinés, à savoir les fils de Naundorff ou leurs enfants males. Et le pape ne s’étonna nullement de les voir arborer les « pleines armes » des Bourbons.[17]

 

En 1879, l'abbé Henry Dupuy publia un ouvrage intitulé La Survivance du Roi-Martyr qu'il soumit à la censure romaine sur lequel celle-ci se prononça dans les termes suivants :

« Le soussigné, ayant reçu le mandat d'examiner l'ouvrage intitulé La Survivance du Roi-Martyr, par un Ami de la Vérité, déclare qu'après l'avoir lu attentivement, il n'y a rien trouvé de contraire à la foi et aux bonnes mœurs. Il en recommande vivement la lecture.

Rome, le 23 décembre 1879,

P. Pie Carullo,

Docteur en Théologie et curé de Sainte-Dorothée. »

Cette attestation fut légalisée par le cardinal Monaco-Lavaletta, cardinal-vicaire général du pape, le même jour 23 décembre 1879.

 

Le 27 mai 1881, l'auteur de cet ouvrage, qui eut beaucoup de succès dans les milieux romains, reçut une lettre élogieuse de Mgr Giuseppe Pennacchi, consulteur de la Sacrée Congrégation de l'Index, rédacteur en chef des Acta Sanctae Sedis, et qui fut professeur d’histoire à l’Université de Rome jusqu’en 1870, lui écrivant :

« Je réponds un peu tard parce qu'auparavant j'ai voulu lire le livre La Survivance, que j'ai parcouru très vite, mais en entier, avec à la fois une grande tristesse d'âme et aussi une grande joie.

Bien que j'avais déjà entendu dire que le Dauphin s'était évadé du Temple, les documents me faisaient cependant défaut pour prouver cette évasion.

Je vous remercie infiniment, car par l'envoi de ce livre vous m'avez rendu certain de ce fait.

Depuis 1865, je suis professeur d'histoire ecclésiastique : jusqu'en 1870, à l'Université Romaine, et maintenant, grâce à Léon XIII, au Séminaire Romain de Saint-Apollinaire.

Vous me concéderez ainsi très facilement que je connais un tant soit peu la réalité et la force probante des documents historiques, ainsi que les critères qui enseignent à discerner la vérité historique.

Voici donc mon jugement :

1°) Ou bien les documents allégués dans le livre sont apocryphes et doivent donc être rejetés.

2°) Ou bien, si on les admet, Charles-Guillaume Naundorff est bien Charles-Louis, fils du Roi de France Louis XVII.

Je ne vois pas avec quels arguments on pourrait défendre le premier terme de cette alternative : il reste donc à admettre le second.

Fasse Dieu que les Français rendent aux fils de ce si malheureux Prince [naturellement roi !] la justice qu'ils dénièrent à leur père.

Je l'avoue : la politique d'aujourd'hui est une fontaine d'iniquités, mais je ne savais pas à quel point elle pouvait être inique.

Il est vrai que, comme Dieu enlève l'esprit à ceux qu'il veut perdre, les adversaires de ce Prince si infortuné ont prouvé son origine royale par leurs propres persécutions.

Plaçons en Dieu notre Espérance afin que nous puissions chanter un jour : « Tout ceci a été permis par le Seigneur, pour qu'un miracle éclate devant nos yeux ».

Mais, dites-moi : n'y-a-t-il personne en France pour suggérer au Comte de Chambord de porter au moins secours à cette pauvre famille et de lui restituer ce qu'il retient ?... »[18]

 

Le Prince Louis-Charles (Charles XI de droit), consacra en 1883 la France au Sacré-Cœur au cours de deux cérémonies émouvantes, l’une au Sacré-Cœur de Montmartre, l’autre à Paray-le-Monial.

Voici le texte de la consécration, faite par Charles XI de droit, le jour de Noël 1883, dans la chapelle provisoire, à côté du chantier de la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre en construction :

« Moi, Louis-Charles de Bourbon, fidèle au vœu de mon aïeul Louis XVI, le Roi martyr, je déclare que, de mon plein gré, je renouvelle et confirme le changement déjà fait des armes de notre maison.

Je veux que le Sacré-Cœur brille dans notre écusson, et qu’il soit brodé dans nos étendards.

Je consacre ma personne, ma famille et le royaume de France à ce Divin Cœur. »

 

Voici le dernier paragraphe de la déclaration faite le 16 décembre 1884 à Paray-le-Monial par Louis-Charles de Bourbon, à la Nation Française :

« Français, en adhérant pleinement aux enseignements infaillibles de la Papauté, la France retrouvera ses grandeurs passées et rentrera dans sa vocation de fille aînée de l’Eglise.

Je montre la voie à tous en déclarant que le Syllabus, la bulle humanum genus et les autres actes pontificaux indiquent ce que les peuples doivent croire et ce que les rois doivent pratiquer.

Obéir à l’Eglise et lutter contre la Révolution, voilà le salut.

Pour faire exécuter ce programme, il faut une autorité légitime, n’ayant aucune attache avec la Révolution et ne relevant que de son Dieu et de son droit.

Fils aîné de Louis XVII, petit-fils de Roi Martyr et gardien d’un dépôt sacré, je ne saurais pactiser avec la Révolution, ni abdiquer aucun droit.

Par ma naissance je suis votre roi.

Si je viens à mourir en travaillant à votre régénération ou en combattant à votre tête, mes héritiers légitimes seront les enfants de mon frère Charles-Edmond, décédé le 29 octobre 1889.

Mon frère Adelberth et ses fils ne viennent qu’après eux.

Je veille sur l’éducation de mon successeur. Il sera le digne fils de Saint Louis ; je vous en donne ma parole d’honnête homme et de chrétien.

Cette nombreuse descendance de Louis XVI, consacrée au Sacré-Cœur de Jésus, assure l’avenir de la Monarchie.

Cet avenir est à nous parce que nous voulons être à Dieu. »[19]

 

Le prétendant répond ainsi au désir exprimé par la Sacré-Cœur sous Louis XIV à la Bienheureuse Marguerite Marie.

Voici un extrait du livre de Léon Bloy : Le Fils de Louis XVI, page 69 :

« 28 juin 1889. Voici les paroles du Roi (Charles XI, fils de Louis XVII-Naundorff) :

O Mon Adorable Maître, puisque vous avez eu l’extrême bonté d’indiquer vos volontés saintes à mon aïeul Louis XIV, je prends l’engagement de les exécuter toutes, le jour où votre infinie miséricorde m’aura rendu la puissance politique et le rang social de mes ancêtres. Mais, en attendant, je vous promets, ô Divin Cœur de Jésus, de maintenir toujours votre Image sacrée dans les armes et la bannière de ma famille. Je vous promets en tant que simple fidèle, un constant hommage d’amour et d’adoration ; en tant que Roi de droit, sinon de fait, de la fille aînée de votre Eglise, un hommage lige de particulière soumission et dépendance. Comme Roi légitime de cette catholique nation, je jure d’honorer en vous le Roi des Rois et d’être fier de saluer en vous le seul vrai Roi de France dont je ne veux être que l’humble Lieutenant. Je vous promets, ô divin Cœur de Jésus, de posséder toujours sous mon toit votre Image sacrée, de l’y mettre à une place d’honneur et de l’y vénérer chaque jour. Je vous promets d’élever un jour, dans le Palais de mes Pères, une chapelle consacrée à votre divin Cœur et d’y venir souvent, à la tête de ma cour et des principaux officiers de ma Couronne, m’y reconnaître votre vassal. Je vous promets de consacrer, immédiatement après mon sacre, à votre Cœur sacré, ma personne, ma Famille et mon royaume. »

 

On connaît la fameuse rencontre entre Léon XIII et Lyautey. Léon XIII, recevant Lyautey, jeune officier, lui déclara avec force et à sa grande stupéfaction « qu’il n’était pas légitimiste », au sens où cela s’entendait alors, c'est-à-dire du vivant du Comte de Chambord, fait relaté dans une lettre écrite en 1883, où le futur maréchal exprime son émotion sur « ce qu’il aurait tant voulu ne pas être sûr d’avoir entendu. »

 

En 1884, M. le comte de Beaumont d’Auty et M. le marquis Henri de Meckenheim présentèrent Charles XI à Léon XIII.[20]

 

Lorsque le 8 juin 1888 mourut en Hollande l’épouse très respectée de Naundorff, ce n’est pas à Madame Naundorff, et pas seulement à Madame de Bourbon que le pape envoie sa bénédiction in extremis, c’est à « Son Altesse Royale la Duchesse de Normandie » ainsi désignée par ce titre souverain.

Le 8 février 1898, à Lunel, le prince Auguste-Jean, petit-fils de Louis XVII, épousa Fanny-Marie-Magdeleine Cuillé, des Cuillé de La Rocca-Rodente : Léon XIII accorda sa bénédiction aux jeunes époux par son secrétaire Marzolini :

« Prince de Bourbon, Lunel.

Le Saint-Père accorde bénédiction apostolique au prince de Bourbon et à la princesse sa jeune épouse. Signé : Marzolini. »

La Croix du 3 mars 1898 attaqua l’authenticité de la dépêche pontificale. Elle fut obligée de se rétracter le 8 mars, devant les faits, et le fit loyalement.

 

Les archives s’entrouvrent ? Le Vatican est l’un des centres de l’univers les mieux informés et spécialement sur cette question de la Survivance. A aucun instant le nom « de Bourbon » ne peut y prêter à erreur ou distraction. Et si cette bénédiction ne fut pas, et ne pouvait être une reconnaissance directe, elle marqua tout au moins un acte voulu de considération.

« Altesse Royale », « Prince », « Princesse »… le Vatican et son protocole antique et rigoureux ont-ils coutume de dispenser au hasard ces titres exceptionnels ?

Le Vatican et ses vastes archives pouvaient-ils ignorer le problème dynastique soulevé par le seul nom de Bourbon, et donc le problème politique de si près à l’histoire de la « fille aînée de l’Eglise ? »

Et le pape Léon XIII se serait-il rendu coupable de complicité d’imposture par consécration de la plus retentissante imposture ?

 

Le 16 août 1899, le Pape Léon XIII reçut en audience privée la princesse Marguerite de La Tour du Pin-Chambly de la Charce, représentant Charles XI de droit. Elle remit au Pape l'acte de Charles XI de la consécration de la famille de Bourbon et de la France aux Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie.

Dans une audience privée que Sa Sainteté Léon XIII accorda le 16 août 1899, à Mlle de la Tour du Pin, messagère du Prince naundorffiste, qui souhaitait que le pape intervienne en sa faveur, le pape répondit : « Je ne puis. On dirait : le pape est intolérant, donc il est intolérable ! Attendez la rupture du concordat. »

Mais il bénit avec effusion le drapeau du Prince qu’elle avait apporté.[21]

 

En 1899, le Pape Léon XIII envoya sa bénédiction « in articulo mortis » pour Charles XI.

 

La qualité de Dauphin fut reconnue par le pape Léon XIII, ainsi qu’il résulte d’un Certificat de Bénédiction Apostolique, en date du 24 avril 1903, où le jeune prince est appelé : « Le Dauphin Henry Charles Louis de Bourbon. »

Mais la bénédiction Pontificale, objectera-t-on sans doute, s’obtient assez facilement ! A cela nous répondons que la qualité de Dauphin, unique au monde, ne se donne pas à quiconque et qu’elle n’a pu être écrite à la légère et sans l’autorisation spéciale du Pape.

Extrait de ce certificat :

« Très Saint-Père,

Le Dauphin Henry-Charles-Louis de Bourbon, humblement prosterné aux pieds de Votre Sainteté, Le supplie de vouloir bien accorder à lui et ses proches parents jusqu’au troisième degré la Bénédiction Apostolique et Indulgence Plénière in Articulos mortis, dans la forme usuelle de l’Eglise et prescrite par le Siège Apostolique.

SSmus Pontifex benigne annuit precibus

Dat. Ex Aedibus Vaticanis Die 24 Aprilis 1903

+ Im. Constantine, Archiep. Patrensias »

Le 26 février 1904, la princesse de La Tour du Pin fut reçue cette fois par le Pape Pie X, à qui elle remit le renouvellement de consécration au Sacré-Cœur fait par le prince Jean III de droit [Auguste-Jean-Charles de Bourbon, 1872-1914, petit-fils de Louis XVII].

Dans une seconde audience particulière que Mlle de la Tour du Pin obtint le 21 avril 1904, cette fois devant Pie X, il lui fut dit : « Soyez sûre que je ferai quelque chose pour cette famille. »[22]

 

Une autre bénédiction fut adressée par le Pape Pie X en 1904, au « Dauphin Henri-Charles-Louis de Bourbon », fils du prince Jean.

Les Pontifes romains ont-ils l'habitude de s'engager moralement à la légère en accordant leur bénédiction à n'importe qui ou à une famille qui tire l'origine de son nom d'un imposteur pour acquérir des honneurs et des avantages qui ne lui sont pas dus ? Peut-on être damné en honorant une telle famille que plusieurs Papes ont eux-mêmes honorée ?

 

Au mois de février 1906, Mme Maillet, fille du docteur Antoine Martin, (c’est-à-dire petite fille de Martin de Gallardon !) reçue en audience particulière par Sa Sainteté Pie X, obtint la réponse suivante :

« Dites-vous que vous avez le droit pour vous, et le droit triomphe toujours tôt ou tard…

Je vous donne à vous, à ces chers Princes, à tout ce petit groupe dont vous faites partie, en un mot à tous ceux que vous avez dans le cœur, la plus grande bénédiction que le Vicaire de Jésus-Christ puisse donner. Portez-leur mes encouragements et mes espérances ; c’est tout ce que je puis faire à l’heure actuelle. J’ai le cœur meurtri, ulcéré, mais Dieu m’aidera ! »[23]

Témoignage re-confirmé, dans un numéro de Flos Florum de 1938 et de1950 également :

Madame Maillet a publié ses « Souvenirs de Rome » :

« Après la mort de mon cher et vénéré Père, le 6 février 1904, ne l’ayant jamais quitté, partageant sa vie de labeur, en partie consacrée au soulagement des misères humaines, je m’imposai la lourde charge de continuer la tâche ardue qu’il avait entreprise de perpétuer, si je puis m’exprimer ainsi, la mission qu’il avait reçue de son Père, Thomas Martin de Gallardon, de faire connaître la survivance du Roi-Martyr dans la personne de son fils Louis XVII l’évadé du Temple.

 

Introduction à Rome :

En 1906, profitant du passage à Paris de la princesse Ruspoli, qui était reçue chez une de mes meilleures amies, la Comtesse C. Le Gonidec, boulevard des Invalides, je sollicitai son appui pour, lors du voyage que je désirai entreprendre en mars de la même année, obtenir facilement et d’une façon spéciale mon entrée au Vatican auprès de S. S. Pie X. Non seulement elle accéda à mon désir, mais elle me fît le grand honneur de m’accompagner auprès du Saint Père lors de ma première audience, qui ne fut en réalité qu’une audience de présentation (la première audience obtenue par la Princesse était libellée de cette façon : S. E. la signora Principessa di Poggio Sussa, suo Palazzo, S. Nicola di Valentino). Puis, me continuant sa bienveillance, elle me recommanda chaleureusement à un de ses parents, le Comte Edoardo Soderini, garde noble auprès du S. S.

 

Audiences de S. S. Pie X.

Encouragée par ces hautes protections, je rendis visite à Mgr Bisletti, majordome de S. S. Ce fut ce haut personnage qui me facilita surtout l’accès fréquent auprès de Pie X en me procurant trois fois par semaine et quelquefois plus, l’insigne honneur d’assister à la Messe du Saint Père dans sa chapelle privée. Ceci dit, et mes audiences se répétant, il me fallait avoir une raison majeure pour les obtenir aussi régulièrement ; ma raison, la voici : dès ma deuxième audience, me présentant à Pie X comme la petite-fille de Thomas Martin de Gallardon, j’abordais de suite la question de la survivance du fils de Louis XVI. Après m’avoir écoutée quelques minutes avec un intérêt très soutenu, le Saint-Père se leva, droit, sérieux, pénétré et, levant les deux doigts de la main droite, il prononça ces paroles : « Ils ont le droit pour eux et le droit triomphe toujours, tôt ou tard. »

M’étant mise à genoux, très émue, lorsqu’il s’était ainsi levé, il me bénit et m’encouragea à continuer ce qu’il appela mon œuvre.

Ceci se passa le 19 mars 1906, le jour de la Saint Joseph, fête du Saint-Père. A l’audience particulière suivante, le Saint-Père, qui savait me recevoir, avait placé bien en vue sur son bureau la photographie du Prince Henry, âgé alors de sept ans, par une attention très délicate et comme pour confirmer ce qu’il avait dit le 19 mars. Il accueillit d’un sourire ineffable mon exclamation ravie à la vue de la photographie ainsi placée. Partie de Paris pour une quinzaine de jours, je restai trente jours à Rome, ne pouvant me résoudre à quitter cette ville où j’avais obtenue tant de grâces.

 

Cardinal Mery del Val :

Car pendant ces trente jours, j’eus l’insigne honneur d’être reçue en audiences souvent répétées par S. Em. Le Cardinal Mery del Val, Secrétaire d’Etat. Ah ! Je n’ai pas eu à le convaincre sur la légitimité des descendants de Louis XVII ; S. Em., très au courant et très convaincu, me fit ce simple reproche : « Vous ne donnez pas assez de vie à votre Cause ; parlez-en partout, animez-la, suscitez des polémiques, en un mot faites-la vivre ».

« Puis-je faire connaître, Eminence, votre façon de voir à mes amis de Paris ? » « Je vous en prie, je ne m’en cache pas ! »

D’où ma nombreuse correspondance avec le cher Cardinal qui me combla d’insignes faveurs, entre autres en 1915, la Bénédiction du Saint-Père demandée au moment de sa Première Communion pour le Prince Henry de Bourbon, à ce moment-là élève à l’école Bossuet. J’ai la dépêche du Cardinal en ma possession et je vois encore l’émotion de l’abbé Dibildos pour l’obtention de cette bénédiction.

Séjours divers à Rome :

Je continuai mes séjours à Rome pendant les années 1907 et 1908, sollicitant et obtenant les mêmes faveurs de Pie X, du Cardinal Mery del Val, de Mgr Bisletti que j’eus le très grand plaisir de revoir, malheureusement pour la dernière fois, en 1933 lors du Jubilé.

Je fus le trouver à son Palais du Belvédère et il me rappelait malicieusement mes nombreuses demandes de messes et d’audiences, car, à chacune de mes visites, je lui disais : « C’est la dernière fois, Monseigneur, que je viens solliciter ma messe du Saint-Père, je compte partir demain pour Paris. » Il hochait la tête, en me disant : « Je suis persuadé que demain vous montrerez au Vatican solliciter les mêmes faveurs. » Et c’était vrai ; c’était toujours le cœur gros que je quittai Rome.

En 1907, dans une audience qui restera mémorable, j’offris au Saint-Père la vie de mon grand-père, Thomas Martin de Gallardon, que j’avais fait relier en chagrin blanc, orné des armoiries du Saint Père. Au moment où je lui présentais le livre, le Saint Père tendit la main et la plaça serré sur sa poitrine par le bras gauche. Timidement, je lui dis : « T. S. Père, je ne vous demande pas de le lire en entier, mais d’en prendre un aperçu. » Alors je vis son geste qui m’alla droit au cœur le pressant plus fortement sur sa poitrine ; le Saint Père dit avec ce sourire angélique qu’il avait : « Je le lirai tout entier. » Très émue, je m’agenouillai pour recevoir sa bénédiction.

En 1908, renouvelant mes visites au Vatican, en février et mars, pour la première fois mon mari m’y accompagnait. J’avais prié Mgr Bisletti de vouloir bien présenter lui-même, le lendemain, mon mari à Sa Sainteté. Monseigneur le fit très amicalement puis il nous quitta, se rendant à une cérémonie hors du Vatican.

Le Saint-Père se montra si bon, nous encourageant d’une façon si pressante à continuer notre œuvre en ce qui concernait la Survivance, que mon mari en fut touché jusqu’aux larmes. L’audience dura près de vingt minutes. Nous nous dirigions vers une salle où le Pape donnait une audience publique, lorsque, tout à coup, me retournant pour essayer de voir encore le Saint Père, je vis venir à nous assez rapidement un jeune Monseigneur, dépêché par Pie X, qui nous demanda de la part du Saint Père si nous avions été contents de l’audience. On juge de notre surprise et de notre émoi. Nous lui affirmâmes notre reconnaissance d’avoir été si bien reçus et de la confiance que nous avait montrée le Saint Père dans les trop courts instants qu’Il nous avait accordés, nous étions émus au point que Pie X passant près de nous pour se rendre à son audience publique, nous en oubliâmes de nous mettre à genoux sur son passage.

 

Cardinal Bisletti.

En 1933, lors d’une de mes visites au Cardinal Bisletti, après avoir rappelé nos souvenirs anciens et mes exigences pour mes audiences, le cher Cardinal se souvenant à quel point je vénérais Pie X me dit : « J’ai un portrait de Pie X que nul ne connaît et qui m’a été offert par S. S. ; vous êtes une des rares, à part ma famille, qui le connaîtrez », et nous conduisant dans sa chambre, il nous fit admirer ce portrait, véritable chef-d’œuvre, montrant Pie X avec une expression de rayonnement et de sainteté sur le visage, ignorée certainement de tout le monde, puisque je n’en ai jamais vu une reproduction, le cardinal Bisletti le gardant jalousement.

 

Cardinal Ferrata

Le Cardinal Ferrata, ancien Nonce à Paris, me recevait toujours avec empressement. En sa qualité de Nonce, me disait-il, il avait reçu à la Nomenclature la visite de tous les prétendants de plus ou moins bon aloi. « Il n’y en a qu’un qui ait retenu mon attention, c’est le descendant direct de vos Rois de France, le continuateur de la légitimité, votre Prince Jean de Bourbon. Ah ! Sur celui-là je n’ai eu aucun doute. D’ailleurs, je suis un partisan fervent de l’évasion et de la descendance de Louis XVI. Je ne leur ai pas dissimulé à chacun ma façon de voir. D’ailleurs, ils n’insistaient pas.

Voici en toute sincérité, sur ma part de paradis, mes souvenirs exacts de mes visites à Rome que de tout cœur j’autorise la Revue Flos Florum à publier, ce qui, jusqu’alors n’avait pas été fait.

L. Maillet. »

Paru dans Flos Florum en 1938, republié dans le n°3 du mois de juillet 1950 de la revue Flos Florum, pages 5 à 8.

 

On pourra nous objecter que cette narration ne repose sur aucun document écrit ; la bonne foi et la dignité de vie de l’auteur du récit valent des preuves écrites. Elle a recueilli elle-même des lèvres augustes et sacrées les paroles qu’elle relate.

Madame Maillet est morte en 1946. Que l’on ne prenne pas pour vision de vieille femme son récit. M. le baron de Genièvre l’a entendu de sa bouche, a eu en mains des lettres prouvant les contacts qu’elle eût avec Mgr Bisletti, les cardinaux Merry del Val, Ferrata et autres personnalités religieuses.[24]

 

Conclusion : Bienveillance et silence de la part du Vatican. Toujours la Sagesse et la Prudence.

En 1915, le pape Benoît XV adressait sa bénédiction au « Prince Henri de Bourbon », alors élève au lycée Bossuet.

 

Robert Ambelain écrit : [25]

« En 1923, le prince Louis-Charles-Jean-Philippe de Bourbon, petit-fils de Naundorff, fit solliciter du pape Pie XI la faveur d’une réception ès qualités. Le R. P. Genocchi, missionnaire apostolique du Sacré-Cœur, confesseur du pape Pie XI, se chargea inconditionnellement de soumettre la demande du prince, et la demande d’audience fut accordée sans aucune difficulté. Le prince se rendit alors à Rome et fut reçu le 28 novembre 1923 en audience privée, dans la salle du Tronetto, par le pape Pie XI. On retrouvera le compte rendu de cette audience dans divers journaux italiens : Il Piccolo des 29-30 novembre 1923, l’Ambrosiano du 30 novembre 1923, le Corriere Italiano et La Tribuna Illustrata des 9-16 décembre 1923, etc.

Des années passèrent encore, et ce fut à Jean XXIII, alors simple nonce apostolique sous le nom de Mgr Roncalli de 1944 à 1953 à Paris, à attester avec finesse ce qu’il savait sur la survivance.

Recevant un jour en la cathédrale Notre-Dame le prince René de Bourbon, il le qualifia à chaque fois au cours de cet entretien d’Altesse Royale. Par la suite, devenu pape, il le reçut à Rome en audience privée, et la lettre d’invitation fut adressée à « Son Altesse Royale le prince de Bourbon ». Le journaliste suisse Willy Aeschlimann en témoigna en ses Notes historiques, ayant vu cette lettre.

A cet entretien à Notre-Dame, René de Bourbon se présenta avec deux amis, en accord avec Mgr Roncalli. Dès l’entrée en matière, le prince déclara : « Je suppose, Monseigneur, que Votre Eminence ne peut rien nous communiquer sur ce que possède le Vatican quant à la survivance de notre aïeul Louis XVII ?... »

A cette question, probablement mise au point d’avance, Mgr Roncalli répondit simplement, en joignant les mains selon son habitude sur son abdomen : « Comme Votre Altesse Royale est perspicace… Elle a deviné ma réponse ! En effet, je ne puis rien lui dire sur ce sujet. »

Cet entretien me fut rapporté par mon regretté ami Henry Buisson, fonctionnaire aux Affaires étrangères à l’époque. On notera la subtilité très vaticane de celui qui allait devenir le grand pape Jean XXIII ; en donnant à son interlocuteur le titre d’Altesse Royale, il répondait par une confirmation implicite à la question ! »

 

La consécration faite par Charles XI a été renouvelée par chacun des chefs de famille (branche aînée) : le prince Jean en 1900, le prince Henri en 1914, et enfin celle faite par Charles-Louis-Edmond de Bourbon.

Voici le renouvellement de la Consécration au Sacré Cœur de Jésus le 21 janvier 1987 à Saint-Nicolas du Chardonnet, en présence de Mgr Ducault-Bourget, par Charles-Louis-Edmond de Bourbon :

« Nous, Charles-Louis-Edmond de Bourbon renouvelons solennellement en ce jour la consécration de notre famille et de la France au Divin Cœur de Jésus, comme l’ont fait nos prédécesseurs, descendants de Louis XVII. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

III] Louis XVII et les prophéties

 

 

 

Les anti-naundorffistes ne se sont pas fait faute de reprocher aux partisans de Louis XVII de rechercher leurs adeptes parmi les fidèles du merveilleux et les mystiques.

La cause de Louis XVII a été mêlée à ces questions du vivant même de Louis XVII-Naundorff avec l’affaire de la Doctrine Céleste, puis avec la troublante mission de Martin de Gallardon. Plus tard vinrent les affaires de la Salette, Loigny, etc. Les naundorffistes ont dû, malgré leur réserve, parler de ces faits qui ont leur importance, car, quoiqu’on dise et sans préjuger de rien, il n’est pas indifférent que l’on fixe, pour l’histoire, qu’un paysan de Gallardon soit allé dire à Louis XVIII qu’il n’était pas à sa place ou qu’un pâtre des Alpes ait voulu parler au Comte de Chambord pour lui dire à peu près la même chose.

 

Comme l’écrivait le marquis de La Vauzelle, écrivain naundorffiste providentialiste :

« Je veux le Roi par Dieu, et non pas Dieu par le Roi au choix exclusif des hommes. Je soupire après le Grand Monarque annoncé par tant de prophéties. »[26]

 

L'annonce d'événements futurs par les prophètes, comme tous et chacun le savent, remonte au tout début de la création de l'univers.  Durant toutes les périodes troubles de l'histoire de l'humanité, Dieu a suscité chez les peuples des prophètes ou de grands visionnaires qui ont joué un rôle prédominant dans l'histoire de l'humanité.  L'histoire Sainte (l'Ancien Testament), de même que le Nouveau Testament, en contient tous deux une multitude d'exemples.

Si les Juifs avaient bien étudié les prophéties, ils auraient reconnu le Messie et ne l'auraient jamais crucifié.

Le terme de « prophétie » fait hausser les épaules à notre époque rationaliste et sceptique. Les prophéties de l’Ancien Testament ne peuvent pas être récusés, mais les voyants de nos jours sont traités d’exaltés, d’illuminés, de fous, etc.

Cependant, le prophète Amos nous affirme qu’il y en aura toujours quand il dit au chapitre III, v. 6 et 7 :

« La trompette sonnera-t-elle dans la ville sans que le peuple soit dans l’épouvante ? Y arrivera-t-il quelque mal qui ne vienne pas du Seigneur ? Car le Seigneur notre Dieu, ne fait rien sans avoir révélé auparavant son secret aux prophètes ses serviteurs. »

Un monsieur hostile au secret de la Salette et au surnaturel à qui je citais ce passage d’Amos me répliqua gravement : « Les prophètes de l’Ancien Testament n’ont jamais prophétisé pour les siècles après Jésus-Christ. C’est l’enseignement de l’Eglise. »

Je réponds par le passage ci-après de l’Ecclésiastique, chapitre XLIII, 26, 27, 28 :

« Isaïe fut un grand prophète : il vit par un don de l’Esprit de Dieu ce qui devait arriver dans les derniers temps : et il consola ceux qui dans la suite devaient être affligés dans Sion. Il prédit ce qui devait arriver jusqu’à la fin des siècles, et il découvrit des choses secrètes avant qu’elles n’arrivassent. »

Voilà un prophète de l’Ancien testament qui a prophétisé des évènements « qui devaient arriver jusqu’à la fin des siècles. »

En cherchant bien on en trouverait d’autres.

Donc il y a eu des prophètes qui ont prédit pour tous les temps.

Doc il y en aura toujours.

Donc il y en a de nos jours. [27]

 

On a tant abusé des prophéties, surtout dans ces derniers temps, qu'il semble qu'on ne puisse plus prononcer ce mot sans exciter le sourire. Cependant l'Esprit-Saint nous dit : Ne méprisez pas les prophéties, examinez-les attentivement, afin de discerner les véritables. Prophetias nolite spernere, omnia probate: quod bonum est tenete. (I Thom. XX, 21). Il ne faut donc pas croire toutes les prophéties, de même qu'il ne faut pas les rejeter toutes ; pas de crédulité exagérée et sans fondement d'une part ; pas de négation systématique de l'autre. Le démon, qui est le singe de Dieu, peut nous tromper par de fausses prophéties, comme il trompe par de faux miracles.

Qu'on ne méprise donc pas les prophéties.

 

Conformément aux décrets d’Urbain VIII, nous déclarons nous soumettre au jugement de la sainte Eglise et ne vouloir en rien prévenir ses décisions, lorsque nous relatons des prophéties privées ou des faits extraordinaires, sur lesquels elle ne s’est pas prononcée. Nous entendons ne les donner qu’à titre documentaire ou d’information.

 

 

Prophétie de Jean de Vatiguerro, dite de Saint-Césaire, archevêque d’Arles, en 468. Extrait du Liber Mirabilis de 1524, déposé à la BNF et dont l’édition remonte aux premiers temps de l’imprimerie :

« Le Lis (Louis XVII) sera privé de sa noble couronne ; on l’en dépouillera et on la donnera à un autre (Louis XVIII), à qui elle n’appartient pas, et il sera humilié jusqu’à la confusion (Louis XVII traqué par tous les gouvernements et dépouillé même de son nom.) »

 

Prophétie de St Catalde, évêque de Tarente (Elle est très ancienne ; David Pareus la cite dans son commentaire de l'Apocalypse imprimé à Heidelberg en 1618) :

« … Un roi sortira de l’extraction et tige du lys très illustre, ayant le front élevé, les sourcils hauts, les yeux longs et le nez aquilin… »

 

Prophétie du Père Calliste, religieux de Cluny (XVIIème siècle)

Cette prophétie date du 3 décembre 1750, trois jours avant la mort du Père Calliste. Elle a été annoncée, au milieu du plus profond silence, à la fin de la messe, dans l'étonnement et la consternation de tous les assistants. Le texte de la prophétie du Père Calixte est conservé grâce à la lettre, datée du 3 décembre 1751, adressée par un religieux de Cluny, Dom Madrigas, au Prieur de l'Abbaye de Moutier-Saint-Jean-en-Auxois en Bourgogne.

Après une peinture rapide de la Terreur, le prophète tient ce langage d’une précision qui terrifie :

« Trois fleurs de Lys de la couronne royale tomberont dans le sang (Louis XVI, Marie-Antoinette, Madame Elisabeth) ; une autre tombera dans la fange (le duc d’Orléans), une cinquième sera éclipsé (Louis XVII)… »[28]

Le Père Nectou, au XVIIIe siècle, mort bien avant la Révolution, avait annoncé que l’Enfant du Temple ne périrait pas et que sa postérité assurerait le triomphe de l’Eglise « tel qu’il n’y en aura jamais eu de semblable ».[29]

 

Martin de Gallardon

Voir le chapitre qui lui est consacré, page 37.

 

Voici les évènements prédits par M. le curé de Maumusson, l’abbé Mathurin Souffrand en 1817 :

« La venue du grand Monarque sera très proche, lorsque le nombre des légitimistes restés fidèles sera tellement petit, qu’à vrai dire on les comptera.

Ce grand Monarque est de la branche aînée des Bourbons. Je suis portée à croire que c’est Louis XVII, parce que je vois un rameau d’une branche coupée. Avant ce grand Monarque, des heurs terribles devront fondre sur la France… »

Sa conviction profonde de la survivance du Dauphin évadé du Temple lui fit écrire deux lettres, l’une à Napoléon Ier, et l’autre à Louis XVIII, pour leur reprocher leur usurpation. De là les colères et les gendarmes.

Il écrit également, le 25 février 1820 :

« Le Grand Monarque sera un Bourbon. On croira la race du grand Louis XVI entièrement éteinte. Point du tout !... Un duc ! (Le duc de Normandie ou l’un de ses héritiers) … Il faut garder ici le silence. L’évènement prouvera la vérité. »[30]

 

Prophétie de la religieuse trappistine Notre-Dame des Gardes, en Anjou, morte vers 1828 :

Le dimanche de la Toussaint, 1816 : « Dans ce moment, je vis un jeune homme qui me parut avoir environ 33 ans. Il était d’une beauté ravissante et d’un port qui annonçait quelque chose de grand et de majestueux. En même temps, la voix me dit : « Voilà celui que je garde de tous les périls pour le bonheur de la France. » J’entendis qu’il portait les deux noms de Louis-Charles. Il fut sauvé de la Tour du Temple et conduit en Espagne, et de là en Sicile où il fut enseigné par les Jésuites (sécularisés). En 1801, il rentra en France où il fut arrêté et mis en prison. Il s’en échappa, parce que Dieu le protège et le conserve pour notre bonheur. Il ne rentrera en France qu’après le grand combat. »

 

La petite Marie des Terreaux ou des Brotteaux, servante de Lyon (1773-1843).

C’est de 1811 à 1832 qu’elle fut favorisée de nombreuses visions prophétiques. Poursuivie par la police à la suite de la révolution de 1830, l’humble servante dut se cacher.

La petite Marie des Terreaux, au moment où elle était poursuivie par la police de Louis-Philippe, après la révolution de 1830, eut la vision d’un drapeau blanc, sur lequel se trouvaient, vers le milieu, 6 fleurs de lys, et, dans un coin, une autre plus petite et isolée. Elle demanda ce que signifiait cette petite fleur de lys toute seule. Il lui fut répondu : c’est le duc de normandie. _ Mais je ne sais pas ce que c’est, répliqua-t-elle. _ Eh bien, on te l’apprendra, ajoute la voix céleste ; et la vision disparut.[31]

 

 

Prophétie de la bergère Marianne Galtier de Saint-Affrique (1830) :

« Un prince connu de Dieu seul, et faisant pénitence au désert, arrivera comme par miracle. Il sera du sang de la vieille cap. Il s’appellera Louis-Charles.

Il ne régnera qu’un an, et il cédera la couronne à un prince qui n’a pas de descendant. »

 

Mlle Lenormand (Née à Alençon en 1772. Morte le 25 juin 1843). En 1842, elle écrivit un certain nombre de prédiction :

« O Lis qu’on a brisé, mais qu’on n’a pu arracher, tes blanches fleurs de nouveau vont éclore. Les suaves parfums de tes symboliques corolles arrivent jusqu’à moi. Autour de ta tige veillent des amis fidèles et dévoués. Ils attendent un cri que doit pousser ton peuple, et alors tu remonteras sur le trône de tes aïeux. »

 

Prophétie du Père Eugène Pegghi, moine cistercien mort à Rome au monastère de Sainte-Croix en 1855 :

« … Il y aura une grande stupeur quand on apprendra qu’il y a dans Paris un roi inconnu, et qui demeure au milieu du peuple. Et qu’on verra placé sur le trône un premier janvier le dernier de cette époque… »[32]

 

Marie Lataste

Religieuse française (1822-1847). Sur ordre de son directeur spirituel, elle écrit ses mémoires, qui furent publiées en même temps que son journal et sa correspondance, en 1862. Ses locutions ne sont pas sans rappeler les célèbres « Dialogues » de sainte Catherine de Sienne.

Elle a écrit, le 20 novembre 1843, à son directeur spirituel :

« Oui, ma fille, au souffle qui sortira de ma bouche – (C’est Notre-Seigneur qui parle) – les hommes, leurs pensées, leurs projets, leurs travaux disparaîtront comme la fumée au vent.

Ce qui a été pris sera rejeté.

(Ecrit en 1843, cela se rapporte à Louis-Philippe).

Ce qui a été rejeté sera pris de nouveau.

(Louis XVI a été rejeté ; Louis XVII aussi.)

Ce qui a été aimé et estimé sera détesté et méprisé.

(Les Orléans).

Ce qui a été méprisé et détesté sera de nouveau estimé et aimé.

(Les enfants et les petits-enfants de Louis XVII).

Quelquefois un vieil arbre est coupé dans une forêt.

(Louis XVI).

Mais un rejeton.

(Louis XVII)

Pousse au printemps et les années le développent et le font grandir.

(Un membre de la Survivance)

Il devient lui-même l’honneur de la forêt.

(Le Grand Monarque.) »[33]

 

 

 

 

 

Mme de Meylian

Le Baron de Novaye écrit dans son livre Demain ?[34], page 260 :

« Le R. P. Parent, missionnaire apostolique à Nantes, nous a communiqué le document qui va suivre. On n’en connait pas l’auteur. On ne sait pas à quelle date il a été composé. Nous ne pouvons que certifier, d’après les attestations fort sérieuses que nous a fournies ce religieux, que cette prophétie telle que nous la reproduisons, vient de Mme de Meylian, fondatrice et supérieure de l’Immaculée-Conception à Rome.

Elle possédait, depuis 1848, ce texte qu’elle a donnée à Madame Amélie de Bourbon, et c’est de cette princesse qu’il nous est parvenu par l’entremise d’un de ses partisans qui l’a communiqué au P. Parent. Nous sommes sûrs, par conséquent, qu’elle est au moins antérieure à 1848, et comme elle prend les faits à peu près à cette époque, elle n’a certainement pas été faite après coup.

Extrait :

« 1_ La France sera toujours en révolution tant que son roi légitime ne la gouvernera pas.

2_ Il portera une couronne et doit être sacré.

3_ Grande erreur des légitimistes à regarder comme roi tout autre que Louis XVII et ses descendants.

4 _Ils tomberont d’imposteurs à insensés et d’insensés en tyrans.

[…]

23_ L’annonce des vrais descendants des Lys par des voix étouffées.[35]

24_ A ce moment le nombre de vrais légitimistes sera tellement petit qu’il pourrait tenir dans une chambre de 25 pieds carrés. »

Cette prophétie était écrite en latin sur un parchemin, découvert dans le cercueil d’un saint religieux. Ces détails viennent des papiers de la princesse Jeanne, épouse de Mgr Jean de Bourbon.

 

Le Curé d’Ars

En 1846, le fils de M. Martin de Gallardon, le docteur Antoine Martin, passant par Lyon pour se rendre à Rome puis à Jérusalem, voulut d’abord aller voir l’abbé Vianney. Chose remarquable, le saint prêtre chercha le jeune voyageur au milieu de 4 à 500 personnes, le prit par la main et lui parla ainsi : « Nous avons beaucoup de choses à nous dire ; vous me servirez la messe pendant 10 jours. »

Heureux de se trouver avec un si saint personnage, le fils de Martin lui promit tout ce qu’il voulut et renonça au voyage projeté à Jérusalem, parce que le vénéré curé lui dit : « Vous avez l’intention d’aller à Jérusalem, c’est trop tôt ; si vous devez y aller, vous irez plus tard ; allez d’abord à Rome… »

 

Voici un document issus des Archives Nationales, extraits des Carnets Louis XVII de Janvier 1998, n°13 :

Lettre de l'abbé Delcros à Pierre Champion (directeur de la Légitimité).

A.N. 227 AP 14 Dr 130 S.C.I

« 23 sept. 1897

Monsieur le Directeur de la Légitimité,

Ma mère, femme d'un grand sens, d'une mémoire solide, m'avait souvent entretenu de faits ayant trait à l'histoire de la Révolution, et à la cause monarchique. En raison de son commerce, ma mère allait souvent à Lyon, et de là à Ars.

Un jour, prosternée  dans l'Eglise, elle vit Monseigneur le Comte de Chambord et son épouse. Le prince sortait d'un long entretien avec le Saint Curé ; il priait avec  ardeur, mais il était dans une telle agitation extérieure, que ma mère s'avança et lui dit : « Monsieur, convertissez-vous et écoutez votre femme ».

La comtesse s'était penchée à l'oreille de Monseigneur, et essayait de le calmer. Le comte lança un regard terrible à ma mère ; il demeura longtemps dans la lutte douloureuse première. 

Ma mère a bien reconnu les augustes visiteurs qu'elle avait pris de loin pour des étrangers.
Le soir à l'hôtel, on parlait du Comte de Chambord et on disait qu'il n'était pas content du curé. Celui-ci aurait dit qu'il ne règnerait pas.

Napoléon, Président, avait connu du Curé d'Ars qu'il tomberait après une guerre.

Ma mère a beaucoup connu un nommé Charbonnier, séide de la Révolution. Il déclarait au foyer de mon grand-père Bruaire, boulanger, qu'il avait fait échouer, au Temple, un plan d'évasion de la famille royale ; il était convaincu que le Dauphin était sorti. Ce Charbonnier est mort à Craponne, Haute Loire, à l'hôpital. Il possédait des couvertures fleur de lysées, un étui de Marie Antoinette et des objets précieux que personne ne voulait acheter.

Mon grand père disait souvent que, contraint de faire la guerre aux Vendéens, il avait entendu dire, dans les rangs, que Louis XVII était venu dans l'armée royale, qu'il n'était pas mort au Temple.

Ma mère me racontait aussi qu'à Lyon, sous le règne du duc d'Orléans, un curé de la Croix-Rousse soutenait avec énergie l'existence de Louis XVII, malgré les misères que l'archevêché lui suscitait sur cette question.

Ma mère était très convaincue de la réalité de Louis XVII en Naundorff. Je lui dois, moi qui avais été trompé par la fausse éducation historique des séminaires et des collèges, d'avoir cherché à m'éclairer. Je suis convaincu qu'un esprit sérieux et indépendant ne peut se refuser à tant de preuves.

Abbé Louis Delcros, ancien professeur d'histoire. »[36]

 

Les voyants de La Salette Mélanie Calvat et Maximin Giraud.

Voir le chapitre spécial consacré à eux, pages 64 à 76.

 

Saint Jean Bosco

La Légitimité faisait souvent de la publicité pour les œuvres de Don Bosco, dont la lettre ci-dessous nous révèle qu’il était naundorffiste.

Lettre de Saint Jean Bosco au Marquis de Meckenheim (qui remplit auprès de Charles XI de droit, la charge de secrétaire chancelier) :[37]

« Cher Monsieur le Marquis,

J’ai reçu régulièrement vos lettres et vos mémoires de la grande question (Naundorff) qui nous occupe en ces jours. Je n’ai pas négligé de recommander la chose aux personnes qui ont relation avec nous et qui puissent avoir quelque influence.

Plus encore : j’ai prié, et nos enfants continuent tous les jours leurs prières à Notre-Dame auxiliatrice selon votre intention.

Toutes les choses que la divine providence me fera connaître, je vous le dirai promptement.

Mais, notez, cher Marquis, les temps sont mauvais et avec difficultés la justice triomphera humainement parlant, sans l’intervention de la main du Bon Dieu. Prions.

Je recommande humblement nos orphelins (150 mille) qui se trouvent vraiment dans la misère.

Que Dieu bénisse, vous, votre famille, vos bonnes intentions et veuillez aussi prier pour moi, qui, à jamais, en notre Seigneur Jésus-Christ avec gratitude…

Votre humble serviteur : Abbé J. Bosco.   Turin, le 1er mars 1883. »

 

A la fin de l'année 1882 et jusqu'en septembre 1883 la Vierge Marie est apparue 19 fois à une jeune fille habitant le quartier de la Croix-Rousse à Lyon, Anne-Marie Coste, dit « Annette Coste », qui devint par la suite soeur Marie de l'Eucharistie.

Sous les traits de Notre Dame de Fourvière, la Vierge Marie est apparue avec l'Enfant-Jésus dans ses bras tenant un globe surmonté d'une Croix brisée. Elle confia à la jeune fille quelques révélations ou prédictions. Elle parla de châtiments à propos de la mauvaise conduite de la France : «  Il y aura bientôt de grandes inondations mais, une fois encore Je préserverai Lyon, cette ville que j'aime, du courroux de mon Fils. Ce sera la dernière fois si on ne se convertit pas, et je serai forcée de laisser aller le bras de mon Fils ».

Comme il fut dit, des inondations se produisirent ; de nombreux fleuves débordèrent, mais, même si la Saône et le Rhône gonflèrent exagérément, Lyon, ne fut pas touché par les crues.

La Mère de Dieu a mis l'accent aussi sur son chagrin : « Je suis une Mère abandonnée ! La cause de mon chagrin, c'est l'ingratitude de mon peuple. J'ai bien de la peine à retenir le bras de mon Fils... II faut que mon peuple se convertisse, qu'il fasse des pénitences et qu'il prie avec plus de ferveur. Vous ferez faire des neuvaines dans toutes les paroisses, dans toutes les communautés, en récitant neuf Pater, neuf Ave Maria avec neuf fois les invocations : « Mère abandonnée, priez pour nous. Mère affligée par des coeurs ingrats, priez pour nous. »

La guérison d'Anne-Marie, malade, suivie d'autres miracles de guérisons attestèrent de la véracité des faits.

Pourquoi le Christ est-il apparu tenant dans ses mains une croix brisée ? Peut-être pour confirmer les dires de sa Mère à la Salette en 1879 : «...On a négligé le devoir de la prière et, de la pénitence ; on a jeté par tombereaux les crucifix des prétoires et des écoles...»

Un groupe de Naundorffiste dont l’abbé Dupuy, y allaient souvent prier. Elle avait fait des prédictions favorables à la thèse de la survivance.

 

Joséphine Reverdy, de Bouilleret

Apparition du 8 septembre 1883[38] :

« La Sainte Vierge fit voir un personnage à Joséphine, dont elle remarqua bien les traits. Elle dit tout haut en répétant les paroles de la Sainte Vierge : « Dieu est tout-puissant ; il vient frapper la France par la mort du Comte de Chambord : mais la France ne sera pas perdue pour cela : il viendra un sauveur qui le remplacera. » Aussitôt un spectacle merveilleux se déroule aux regards de la voyante. Elle voit un Pape, qui n’était pas Léon XIII, la tiare en tête, et revêtu de ses ornements pontificaux, s’approcher du personnage qu’elle avait remarqué et le sacrer roi. Auprès de ce nouveau monarque était une splendide corbeille de lis blancs, très hauts et un drapeau blanc fleurdelisé. En même temps, la Sainte Vierge dit à la voyante ces paroles, qu’elle lui fait répéter tout haut devant tous les assistants : « Voilà le digne successeur d’Henri V, c’est celui-là qui sauvera la France, il est héritier des sentiments de Jésus-Christ. »

Apparition du 8 décembre 1883 :

« Après l’apparition du 8 septembre, une dame venue de Paris, désirant connaître l’identité du personnage que Joséphine, dans son extase, avait vu sacrer roi par un nouveau Pape, lui présenta la photographie du Prince Louis-Charles de Bourbon, fils aîné de Louis XVII.

Joséphine fut frappée de la ressemblance de cette photographie avec le personnage qui lui avait été montré en vision. Néanmoins, elle n’osait encore se prononcer formellement sur son identité. Mais la Sainte Vierge se plut à lever tout doute dans son apparition du 8 décembre. Ici laissons la parole à un témoin oculaire des faits et dont nous taisons le nom pour le moment :

« Le jour de la fête de l’Immaculée-Conception, à 1h30 du soir, beaucoup de personnes sont venues prier et réciter le chapelet de Notre-Dame des Septs-Douleurs, dans la chambre de Joséphine. Elles étaient au nombre de 27. Parmi elles se trouvait cette dame de Paris qui avait présenté à Joséphine la photographie du fils aînée de Louis XVII. […] A ce moment, la voyante aperçoit un tableau merveilleux. D’un côté était Notre-Seigneur-Jésus-Christ se tenant debout devant la Croix ; sa figure était empreinte de tristesse ; Il était couronné d’épines et avait sur sa poitrine son Sacré-Cœur ouvert. De l’autre côté se trouvait le roi qui lui avait été montré en vision, le 8 septembre ; derrière le roi était une belle corbeille de lis qu’ombrageait un drapeau blanc fleurdelisé.

La Sainte Vierge alors adresse à la voyante quelques paroles qu’elle ne répète pas. Mais aussitôt les assistants la voient prendre dans sa poche la photographie du prince Louis-Charles de Bourbon, fils aîné de Louis XVII, connu sous le faux nom de Naundorff, photographie que la dame parisienne lui avait glissée dans la poche, à son insu.

Joséphine, fixant la personne du roi que la Sainte Vierge lui faisait voir et puis la photographie qu’elle tenait dans ses mains, se met à dire tout haut, en souriant : « Oui, ma bonne Mère, c’est bien lui ! » Elle regarde une deuxième fois le roi et sa photographie, et répète d’une voix encore plus forte et en souriant toujours : « Oui, ma bonne Mère, c’est bien lui ! »

La Sainte Vierge adresse encore à Joséphine des paroles qu’elle seule entend, et répond : « Mon confesseur me défend de parler. » Aussitôt, sur l’ordre que lui en donne la Sainte Vierge, Joséphine présente la photographie à toute l’assistance et dit d’une voix très forte : « Voilà celui qui doit monter sur le trône. Il est le digne successeur d’Henri V, et héritier des sentiments de Jésus-Christ ; et bientôt on ne dira plus : à bas les ministres de Jésus-Christ ! – C’est celui-là qui sauvera la France. »

C’était la Sainte Vierge elle-même qui prononçait ces paroles, et la voyante les répétait après elle. »

 

Marie-Louise de Diémoz (Isère) est une voyante, stigmatisée, qui a annoncé aussi Louis-Charles de Bourbon, fils de Louis XVII, comme roi de France et son sauveur, sous le nom de Charles XI.[39]

 

Mme Boitet de Lyon, est une voyante, extatique, acquise à la cause naundorffiste. Elle n’est pas une « voyante spirite », comme un anti-naundorffiste la qualifiait. Elle témoignait habituellement son affection pour Charles XI.

Mme Boitet, « qu’estimait et dirigeait le curé d’Ars, a l’estime de tous ceux qui la connaissent, est admise à la communion fréquente, obéit scrupuleusement à son directeur, que nous connaissons et qui nous l’a déclaré.

Est-elle dans la vérité ou l’illusion ? Ceci n’est pas de notre domaine : à ses directeurs le soin de trancher la question. »[40]

 

Une voyante de la fin du XIXe siècle.

Extrait du livre de Michel de Savigny : La perspective des grands événements[41], au chapitre concernant le Grand Monarque, pages 309-310 :

« Une prophétie attribuée à une voyante, qui fut un moment célèbre à Paris, à la fin du XIXe siècle, va jusqu’à affirmer que les droits du véritable prétendant seront reconnus officiellement.

Elle dit :

Un papier est resté,

Il est à l’étranger,

Il vous sera montré

Comme preuve d’identité.

Certains affirment que des documents officiels, reconnaissant la légitimité de Naundorff, se trouveraient en Allemagne et seraient produits au moment de l’avènement de l’Elu de Dieu ! C’est ce que suggérait d’ailleurs la voyante dans son texte. Par ailleurs, elle termine en disant :

Je vois la France accepter,

Quand elle aura peiné,

Celui qui est l’héritier.

 

En 1909, la revue Diex el volt[42], par la plume de M. Henri Lainé, a publié des révélations qui ont été faites à une femme illettrée du nom de Marie-Joseph Lavadoux, décédée en 1909.

Ci-dessous un extrait des révélations de Marie-Joseph[43] :

« Si l’Ayant-droit[44] ne répondait pas à l’appel de Dieu dans le bien qu’Il veut faire, il pourrait se faire que Dieu le mette de côté, comme Il a fait de Charles XI, lorsqu’Il m’a fait lui écrire la lettre de janvier 1886, l’avertissant qu’il n’arriverait pas au trône s’il mettait en jeu les moyens humains.

Et c’est par la suite de ses résistances que Dieu l’a mis de côté. »

Pourtant Charles XI a consacré la France au Cœur du Christ-Roi, avec son drapeau, ses armes, sa famille, sa personne, dès 1883 en la Basilique de Montmartre.

En fait, jusqu’à sa mort, Marie-Joseph a toujours vu les princes naundorffistes appelés, mais sous l’expresse réserve qu’ils se constitueraient le « lieutenant du Christ ».

 

Louis XVI, dans une apparition consignée dans le dossier constitué en vue de sa Cause de Canonisation, disait :

« Plusieurs se sont assis sur mon trône et y ont trouvé leur perte. Tout ce qui aura survécu s’assemblera un jour autour de la place où mon sang a coulé (la Place de la Concorde à Paris) ; au milieu d’eux paraîtra celui qu’on croit mort à cause du vêtement et de la nuée qui le couvrent. C’est lui qui doit tenir mon sceptre en sa main ; il est l’aîné après moi. »[45]

 

Jules de Vuyst (1933-1952)

« Cette femme a fui avec l’enfant (Louis XVII), elle est entourée d’anges et elle est éclairée par la divine Providence. Cet enfant était un enfant de roi qui était perdu et qui a été plusieurs fois sauvé dans sa vie par cette femme. Plus tard, de la descendance de cet enfant sortira un grand Roi qui viendra apporter le bonheur en France. Il vivra saintement et s’appellera lui-même le roi du Sacré-Cœur. »[46]

 

Il faut apparemment rajouter à cette liste d’autres personnes.

Le Marquis de La Franquerie, qui affirme qu’il a « relevé seize prophéties sérieuses, contemporaines, qui affirment que le Grand  Monarque descendra de Louis XVII », nous parle de Mère Saint Dominique à Paris[47], d’une certaine Marie-Françoise Decotterd en suisse et « d’une religieuse de Lyon et trois âmes contemporaines dont on ne peut présentement encore citer les noms. »[48]

 

Rajoutons enfin que le Padre Pio, dont les capacités psychiques étaient très développées, a vu, en état de bilocation, le testament de la duchesse d’Angoulême, détenue au Vatican, document « d’une importance capitale pour la France, l’Europe et le monde. »

 

Et Nostradamus, diront certains ?

Certains auteurs survivantistes utilisent les prophéties de Nostradamus. En effet, il semble que Nostradamus annonce que le fils de Louis XVII ne mourra pas au Temple :

« Le règne prins le roi convicra.

La dame prinse à mort jurès à sort.

La vie à royne fils on desniera. »

 

Traduction :

« Le roi pris, le gouvernement le déclarera convaincu et le condamnera ; des jures prononceront la peine de mort contre la Reine ; quant au petit roi, on se contentera de nier qu’il existe. »

 

Cependant, pour notre part, nous nous abstenons d’utiliser les prophéties de Nostradamus.

En effet, Nostradamus est un astrologue cabaliste. En ses deux premiers quatrains, il nous révèle clairement que c’est par le moyen de la Magie et de l’Astrologie qu’il pouvait prophétiser sur certaines époques précises.

 

 

 

Si Rome adopte une attitude sage et prudente, lorsque la fantaisie devient trop exaltée, Rome parle. Un livre interprétant Nostradamus, voulait faire de Pie XII le descendant de Louis XVII.

Il s’agit du livre du docteur Max de Fontbrune[49] : La Divine tragédie de Louis XVII (Michelet, Sarlat, 1949).

 

Voici un article de Flos Florum sur cette affaire :

 « Le Comte de Fontclairs de Coriolan nous a déjà fait part de son étonnement devant une telle assertion d’autant plus qu’il avait été ami intime du Comte Pacelli, un des frères du Pape Pie XII. Et son étonnement trouve un écho dans le démenti formel que vient d’adresser la Nonciature au secrétaire de notre Cercle Louis XVII, le Baron Pacotte de Servignat.

Voici ce démenti :

Nonciature Apostolique de France

N° 11.821

Paris, 17 avril 1950

10, avenue Président-Wilson, XVIe

Monsieur le Baron,

En réponse à votre lettre du 2 mars 1950 et en l’absence de Son Excellence, j’ai l’honneur de vous faire savoir que la Nonciature n’a pas manqué d’interroger à Rome les personnes compétentes sur l’hypothèse présentée dans le livre La Divine tragédie de Louis XVII.

Comme le laissait prévoir l’auteur, « le dénouement… paraît être du domaine des contes de fées » : il ne s’agit là, selon l’avis autorisé des personnes consultées, que d’une pure fantaisie, ne reposant sur aucun fondement historique.

Veuillez agréer, Monsieur le Baron, l’assurance de mon respectueux dévouement.

Egano Righi Lambertini,

Auditeur. »[50]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IV] Martin de Gallardon

 

 

 

Préambule[51] :

 

Retiré au château de Rambouillet, le roi Charles X attend avec anxiété les nouvelles de Paris : un fait inouï s’est produit, la Monarchie vacille, les combattants s’avancent, le sang va couler…

Nous sommes en juillet 1830.

Le Roi, cependant, a 12 000 soldats fidèles qui peuvent vaincre ces parisiens révoltés, mais Charles X hésite, n’ordonne rien, ne répond pas aux demandes ; le Roi attend.

Il a envoyé un officier, Monsieur de La Rochejaquelein, à Gallardon, près de Chartres ; celui-ci doit consulter un paysan, Martin. De sa réponse dépend le sort de la France. La Rochejaquelein revient à Rambouillet dans la nuit.

Martin à répondu : « Charles X ne règnera plus – il doit sortir de France au plus vite – il mourra à l’étranger ainsi que son fils Angoulème – ils ne reverront jamais la France – le petit-fils du Roi ne sera pas roi. »

Charles X écoute le message ; il se résigne, tristement, et il signe son abdication ainsi que son fils, Angoulème. Et puis, tous deux partent pour l’exil…

Qui est donc ce Martin, ce paysan, sans grande intelligence et sans culture aucune, qui a prédit l’avenir de la famille royale, convaincu le Roi et changé ainsi le sort de la France ?

 

L’histoire de Thomas Martin de Gallardon est proprement incroyable, mais pourtant aussi réelle que tous les documents officiels qui en ont attesté ; histoire véridique que l’on peut lire aux Archives Nationales.

 

Voici l’histoire de Martin :[52]

 

Nous sommes le 15 janvier 1816, Thomas Martin, petit fermier de Gallardon, se rend, l’après-midi, sur une des terres qu’il exploite, au lieu dit « Le Champtier des Longs Champs », afin d’y répandre du fumier.

Seul dans cette grande plaine de Beauce, si désespérante pour le regard qui ne peut se poser sur aucun arbre, alors qu’il était bien sûr d’être absolument seul et qu’on n’apercevait âme qui vive jusqu’à l’horizon, vers trois heures de l’après-midi, il entend des paroles qui semblent être prononcées tout près de lui. Martin, qui se croyait seul, relève brusquement la tête et voit alors un individu distant de seulement quelques mètres. Le personnage lui est totalement inconnu. Il pense même ne jamais l’avoir aperçu dans le pays. Du reste, il n’aurait certainement pas oublié une personne habillée aussi bizarrement.

De taille moyenne, très mince, il est vêtu d’une longue redingote blonde qui l’enveloppe tout entier du col aux chevilles ; des souliers lacés, un chapeau rond haut de forme. Le visage est fin, pâle, délicat.

L’inconnu parle, sans bouger mais avec autorité :

 « Martin, il faut que vous alliez trouver le Roi pour l’avertir qu’il est en danger. Des méchants cherchent à renverser le gouvernement. Il faut que le Roi fasse une police générale de ses Etats, qu’il ordonne des prières publiques pour la conversion des peuples sinon la France tombera dans de plus grands malheurs. »

 La voix est fort douce et Martin cesse son travail pour écouter ces ordres étranges mais le paysan est mécontent d’être dérangé :

« Puisque vous en savez si long, répliqua-t-il, pourquoi n’allez vous pas faire votre commission vous-même ? Pourquoi vous adresser à un pauvre homme comme moi qui ne sait pas s’expliquer ? »

Mais l’étranger reprit, d’un ton d’autorité, pourtant sans élever la voix :

 «Ce n’est pas moi qui irai, ce sera vous, faites ce que je vous commande. »

 Aussitôt Martin, ébahi, le vit s’élever de terre, flotter un instant horizontalement et disparaître « comme s’il se fût fondu » dans l’air.

 Le paysan veut fuir, il ne peut pas. Une force mystérieuse l’oblige à reprendre son travail « qui se trouve terminé en beaucoup moins de temps qu’il ne l’avait prévu. » Il rentra chez lui, à la nuit tombante, inquiet et absorbé.

Trois jours plus tard, le 18 janvier, vers 6 heures du soir, Martin descend dans sa cave, une chandelle à la main, chercher quelques pommes. Quelle n’est pas sa surprise d’y découvrir le même individu, « immobile et silencieux ». Martin laisse tomber sa chandelle et terrifié, remonte en courant l'escalier.

Le 20 janvier, il sort dans sa cour de ferme, il ouvre la porte du pressoir pour prendre de l'avoine. Dans l'enca­drement de la porte, Martin se trouve face à face avec l'in­connu, debout, qui le regarde. Martin se sauve, éperdu, et s'enferme chez lui, tout tremblant. Il ne peut garder ce lourd secret, il en parle à sa femme, Madeleine[53], et à son beau-frère, Charles Francheterre. Tous deux lui rient au nez : « Un homme caché sera vite dépisté, qu'il ne s'in­quiète pas », lui répondent-ils.

Le 21 janvier est un dimanche ; c'est le 23e anniversaire de la mort de Louis XVI et des offices solennels ont lieu dans la très belle église de Gallardon. Thomas Martin va aux Vêpres avec sa famille. Au moment où il met la main dans le bénitier, il voit l'inconnu qui fait de même. Martin se hâte de gagner sa place ; l'inconnu le suit et entre dans le banc sans s'asseoir : « Il assiste aux Vêpres et au chapelet avec le plus grand recueillement », dira Martin - et il sort avec le paysan. L'inconnu n'avait de chapeau ni sur la tête ni dans les mains à l'entrée de l'église mais il en a un à la sortie et, avec Martin qui rejoint sa famille, il prend le chemin de la maison. Jusqu'à la ferme, l'inconnu se mêle à la société ; là, de sa voix douce mais impérieuse :

 « Acquittez-vous de votre commission, dit-il ; faites ce que je vous dis. Vous ne serez pas tranquille tant que votre commission ne sera pas faite » et il disparaît. Martin prend à témoin les personnes de sa famille : elles ont sûrement vu et entendu ? Non, elles n'ont rien vu ni entendu…

Cette obsédante apparition va gâcher la vie de Martin, si paisible : « Pour se débarrasser de ses tourments », dira-t-­il, il en parle à son curé, et il ajoute : « Je n'ai pourtant fait de mal à personne pour qu'on m'ait donné cela ! » L'abbé Laperruque, 64 ans, Curé de Gallardon, est un excellent prêtre ; il écoute Martin, le réconforte, lui conseille de consulter un médecin et, pour demander à Dieu d'éclairer son paroissien, il dira, le 24 janvier, un messe au Saint-­Esprit.

Précisons que Martin, âgé de 33 ans à l’époque des faits, a toujours été d’une santé très robuste (véritable bénédiction que lui valait certainement une vie saine exercée au grand air). En outre, notre fermier n’avait rien d’un illuminé. Comme tout bon paysan qui se respecte, Martin avait les pieds bien sur terre. Il était dur à la tâche et économisait les maigres sous gagnés à la sueur de son front. Il était également connu comme étant un honnête homme et un bon père (il avait quatre enfants[54]). Naturellement, il croyait en Dieu et assistait à certains offices, mais il n’avait rien de la grenouille de bénitier et pas davantage du mystique. Tout ceci, pour faire remarquer au lecteur que Martin n’est pas homme à aller inventer une telle histoire. Martin, avait, qui plus est, toute sa raison, ainsi qu’il sera établi plus loin.

 

Martin et sa famille assistent à cette messe et puis le pay­san rentre chez lui, monte au grenier pour mettre le blé en sac avant de se rendre au marché de Chartres. Dans le grenier, l'inconnu apparaît pour la cinquième fois. « Martin, acquittez-vous de votre commission : le temps passe ! »

Le Curé de Gallardon qui constate l'agitation et l'in­quiétude de Martin (celui-ci perd sommeil et appétit) s'adresse à l'évêque de Versailles, Monseigneur Charrier de la Roche, un homme bon mais fort original. Cet évêque a prêté le serment civique exigé des prêtres pendant la Révolution et puis il s'est rétracté. Arrêté à Lyon en 1793, l'évêque fut sauvé par les pauvres, reconnaissants de sa bonté et de ses bienfaits.

Bonaparte lui donne l'évêché de Versailles et ensuite Charrier de la Roche se rallie à la Restauration.

L'évêque demande à Martin de venir le voir, accompa­gné du Curé de Gallardon et Martin, très paisible, redit son histoire. L'évêque en est fort mécontent mais, devant la candeur de Martin et sa bonne foi, il se contente de lui dire : « Allez conter cette histoire au Préfet de Chartres et dites à l'inconnu de venir me trouver. » Et l'évêque, certain de voir en face de lui une pauvre dupe naïve, écrit au Ministre de la Police générale pour demander une enquê­te ; il en avise le Curé de Gallardon qui est fort mécontent, persuadé, lui, de la bonne foi et de l'équilibre de son paroissien. C'est d'ailleurs par ce prêtre qui a mis tous les faits par écrit, que nous avons un des témoignages des « visions » et des aventures de Martin.

Le fermier retourne à sa ferme mais le 30 janvier l'in­connu lui apparaît et lui parle : « Votre commission est bien commencée mais celui qui l'a entre les mains ne s'en occupe pas. J'étais près de vous quand vous avez fait votre déclaration à l'évêque mais j'étais invisible, il vous a dit de demander mon nom et de quelle part je venais ; mon nom restera inconnu. Celui qui m'a envoyé est au-dessus de moi » et il montre le ciel.

Martin réplique : « Comment vous adressez-vous tou­jours à moi pour une commission comme celle-là, moi qui ne suis qu'un paysan ? Il y a tant de gens d'esprit ! » Et l'in­connu : « C'est pour abattre l'orgueil. »

« Vous irez trouver le roi », affirme encore l'inconnu qui continue à apparaître avec sa redingote blonde fermée, ses souliers lacés, son cha­peau haut de forme : « Vous lui découvrirez des choses secrètes du temps de son exil mais dont la connaissance ne vous sera donnée qu'au moment où vous serez introduit en sa présence. » Et l'inconnu révèle plusieurs faits à Martin qui rapporte tout au Curé Laperruque. Celui-ci prend note et Martin lui dit : « Je vous assure que toutes ces visions m'en­nuient et me fatiguent bien fort ; je voudrais bien en être débarrassé ! »

Le paysan s'imagine qu'il pourra échapper à toutes ces visites importunes en quittant le pays, en cachette, sans rien dire à sa femme ; mais dans la grange où il bat le blé, l'in­connu revient : « Vous aviez formé le projet de partir mais vous n'auriez pas été loin : il faut que vous fassiez ce qui est annoncé. » Et il disparaît. Le 2 mars, il revient et annonce des malheurs et des fléaux pour la France.

Cependant le Préfet d'Eure et Loir reçoit une lettre du Ministre de la Police, alerté par l'évêque ; il est prié de vérifier si Martin n'est pas un esprit exalté victime de son imagination, ou s'il ne convient pas d'arrêter le prétendu « envoyé du ciel, cet homme extraordinaire qui poursuit un paysan de Gallardon pour le presser de se rendre auprès du Roi. » Le Préfet, comte de Breteuil, invite Martin et son Curé à se présenter à la Préfecture de Chartres le 6 mars, à 6 heures du soir : « Vous allez bientôt paraître devant le premier magistrat de votre arrondissement ; il faut que vous rapportiez les choses comme elles vous sont annoncées. »

Le Préfet, tout à fait sceptique, reste seul avec Martin pendant une heure : l'aspect gauche et naïf du paysan qui parle certainement avec franchise et conviction, frappe le comte de Breteuil. Il fait dire et redire son récit à Martin, essaie de le jouer, de l'intimider et il le menace même de prison ! Martin, paisible : « Comme vous voudrez mais je ne peux que dire la vérité. » Le Préfet : « Et devant le Ministre, soutiendrez-vous ce que vous venez de me dire? » Martin : « Oui, Monsieur, et devant le Roi lui-même. » Le Préfet se décide alors à envoyer le fermier au Ministre et il prévient Martin qu'il va partir pour Paris. Bien loin d'être effrayé Martin est content de se rapprocher du Roi et de remplir sa mission : « Il répétera ce qu'il a vu et entendu devant qui l'on voudra, le signera et il consent à être puni très sévèrement si l'on prouve qu'il est un imposteur. »

 

Le Curé rédige un certificat fort élogieux de son parois­sien et le Préfet appelle un officier de gendarmerie, André, qui ne quittera plus Martin. Tous deux prennent à 5 heures du matin, le jeudi 7 mars, la diligence pour Paris tandis que le Préfet écrit au Ministre : « Cet individu entoure d'un mystère ses prétendues visions et refuse obstinément d'en désigner l'auteur. »

Rambouillet, 11 heures du matin. Martin et André se mettent à table mais : « C'est le Carême, dit Martin, je ne mangerai pas de viande. » A Paris, vers 5 heures et demi ils descendent à 1'Hôtel de Calais, 38, rue Montmartre et, deve­nus très bons amis, Martin et le lieutenant de Police se pro­mènent dans Paris.

Vendredi 8 mars : Martin entre à la Police Générale, quai Malaquais, à 9 h du matin et, dans la cour, l'inconnu se présente devant Martin et André (ce dernier ne voit ni n'entend rien) : « N'ayez crainte ni inquiétude et dites seu­lement les choses comme elles sont. » Et la vision s'éva­nouit.

Martin est d'abord reçu par deux secrétaires qui lui posent de nombreuses questions sans l'intimider le moins du monde. Le Ministre, Elie Decazes, le fait ensuite entrer dans son cabinet où il le garde une heure. Decazes a 35 ans, une figure aimable ; il est le confident du Roi et son ami ; il essaie d'abord de savoir si le paysan n'a pas quelque inté­rêt dans l'affaire mais celui-ci répond : « Ce n'est pas de l'argent que je veux : il faut que j'aille parler au Roi. » Decazes : « C'est une chose qui n'est pas possible : moi-même je ne puis y aller que d'après un ordre écrit. » Martin : « Il m’a toujours été dit qu'il fallait que j'aille par­ler au Roi et que j'y parviendrais. »

Les nombreuses questions du Ministre au sujet de l'inconnu ne troublent pas Martin. Alors Decazes lui dit : « Vous ne le verrez plus : je l'ai fait arrêter et conduire en prison. » « Comment avez-vous fait », répond Martin, « il disparaît comme un éclair ! D’ailleurs je viens de le voir ici tout-à-l'heure. » Le Ministre appelle un secrétaire : « Allez voir si cet homme est en pri­son. » Le secrétaire sort et revient : « Il y est toujours. » Martin : « Eh bien, faites le venir ; je le reconnaîtrai bien, je l'ai assez vu pour cela ! » Decazes n'insiste pas, congédie Martin et recommande au lieutenant André de le surveiller de près.

Tous deux retournent à l'hôtel de Calais et Martin dit : « Monsieur le Ministre a donc relâché l'homme qui m'ap­paraît puisqu'il m'est apparu de nouveau et qu'il m'a dit : « On a voulu vous faire croire qu'on m'avait arrêté mais vous pouvez dire que l'on n'a aucun pouvoir sur moi et qu'il est grand temps que le Roi soit averti. » André fait son rapport.

Samedi 9 mars, à 7 h et demi du matin, Martin est dans son lit, le lieutenant André près de lui. L'inconnu se dresse devant le paysan qui avertit aussitôt André : « Il est là !... » Mais le lieutenant ne voit ni n'entend rien ; il se met à la place que Martin lui indique, il tâtonne avec ses bras. Rien.

L'inconnu annonce à Martin qu'il verra un docteur dans la journée et qu'il doit répondre sans inquiétude. En effet, un visiteur se présente l'après-midi, Monsieur Pinel, célèbre médecin en chef de la Salpêtrière, reconnu comme le meilleur aliéniste de son temps. La conversation s'engage et Martin, très calme : « Il m'a été dit qu'un docteur viendrait ; je ne sais pas ce que c'est qu'un docteur mais je pense bien que c'est vous ; il m'a été dit que ceux qui vous envoient sont plus fous que moi ! » Pinel ne constate aucune trace de délire mais un état visionnaire qui nécessite un traitement médical. Pinel reste préoccupé cependant ; il examinera de nouveau Martin, le 12 mars, avec Royer-Collard, médecin-chef de Charenton. Celui-ci demandera que Martin y fasse un séjour ; les deux méde­cins avouent ne pas bien comprendre ce cas !

C'est après la visite de Pinel, le 10 mars, que l'inconnu révèle son « identité », si l'on peut dire. « Je vous avais dit que mon nom resterait caché mais l'incrédulité est si gran­de qu'il faut que je vous le dévoile : je suis l'Archange Raphaël, ange très célèbre auprès de Dieu. J'ai reçu le pou­voir de frapper la France de toutes sortes de plaies. »[55] Martin est saisi de frayeur : il le dit à André.

Deux fois, le 11mars, Martin voit l'apparition et enco­re le mardi 12 mars. L'ange lui dit que l'on prendra des informations sur lui à Gallardon et Martin l'écrit à son frère. Cette lettre est datée du 12 mars et pourtant le Ministre n'écrit au Préfet que le 15 mars ; l'enquête retien­dra cette « prémonition » de Martin. Le 13 mars, le paysan annonce à André qu’ils vont se séparer et, en effet, André le conduit à Charenton et Martin passe sa première nuit chez les aliénés.

 

 

 

 

 

Martin voit le Roi

 

Écoutons l'historien Lenôtre[56] : « La sincérité de Martin est absolue - à moins d'imaginer qu'il soit assez madré, assez habile comédien pour réussir à duper les gens les plus sceptiques du monde, les policiers, les gendarmes et les aliénistes, portés à voir partout des simulateurs, des roués et des fourbes, il faut bien croire que Martin voit ou croit voir un ange dont il écoute les instructions et auquel il obéit avec une aveugle docilité. »

Cet ange, dont le costume est déconcertant et qui ne se montre qu'à lui, l'instruit de tout. S'agit-il donc d’un Martin paranoïaque, d'un Martin aliéné, d'un Martin imposteur, instrument de quelque homme politique ? Toutes les hypo­thèses ont été envisagées : aucune n'aboutit à une conclu­sion satisfaisante et cependant les rapports les plus sérieux nous sont parvenus, rapports de police, diagnostics de médecins, compte rendus d'hommes politiques, avis d'ec­clésiastiques. Personne d'ailleurs ne semble avoir mis en doute la parfaite bonne foi du laboureur mais les enquêtes n'aboutissent pas…

Revenons à Charenton le 13 mars 1816. À l'hôpital, il y a trois classes de pensionnaires et André remet Martin au Directeur en le lui recommandant chaudement : c'est un homme droit, digne et religieux. Le Directeur écoute à son tour les récits de Martin et André s'en va.

Le médecin en chef de Charenton doit se rendre à l’évidence : Martin n’est atteint d’aucune maladie apparente et il ne présente pas davantage de signe de démence. Il est quand même décidé de garder Martin à Charenton, afin de l’observer de manière assidue. Pour le paysan de Gallardon, commence alors un long séjour dans un lieu où il n’a certainement pas sa place.

 

La santé du pay­san est florissante, disent les médecins qui l'examinent, sa tranquillité parfaite ; les infirmiers ont ordre de l'observer sans cesse et Martin découvre avec surprise les excentricités des malades : un Curé se croit perdu et damné, Martin le réconforte ! Pendant qu'un interne note toutes ses paroles et que les médecins l'observent, perplexes, Martin travaille au jardin pour s'occuper et répond aux questions sans se vanter jamais ni prendre la parole le premier.

Tout d'ailleurs semble clair au paysan de Gallardon : il a reçu une mission pour le Roi de la part d'un Ange, com­missionnaire du Bon Dieu, quoi de plus normal ? A son frère, Martin écrit : « À la volonté de Dieu ! Je suis toujours le même ; tant que ma commission ne sera point faite, je ne serai jamais tranquille. » Au personnel de Charenton Martin inspire beaucoup de sympathie et en attendant pla­cidement de voir le Roi aux Tuileries, Martin mange, Martin dort, Martin travaille, Martin rit !

Dès le 15 mars, Louis XVIII sait que, de la part du Ciel, un simple campagnard veut le conseiller mais il y a eu sou­vent des fous qui entendent des voix et le Roi se renseigne. Le Vicomte de La Rochefoucauld, aide de camp du Comte d'Artois, vient à Charenton et dit à Martin : « Qu'attendez­-vous ici ? » « Qu'on vienne me prendre pour me conduire chez le Roi parce que l'Ange me l'a prédit ; j'attends donc avec confiance, il faut que je lui parle, je lui parlerai. » Et, dans les Mémoires de La Rochefoucauld, on lit : « Je n'ai jamais vu une expression aussi frappante que celle de Martin, une physionomie aussi honnête et aussi simple que la sienne qui cependant prenait quelque chose de solennel et d'inspiré quand on en venait à l'Ange. » C'est La Rochefoucauld qui obtiendra du Roi une audience pour Martin.

Le 28 mars, M. Le Gros, surveillant, vient voir Martin et lui demande que l’Ange que Martin voit le prenne sous sa protection. « Oui, répondit Martin, je le lui demanderai. » Il n’eut pas la peine de la faire ; car, dès l’apparition suivante, l’Ange le prévint et lui dit : « Quelqu’un de la maison vous a demandé que je le prenne sous ma protection, vous lui direz : que tous ceux qui professent la religion, et qui la pratiquent avec une ferme foi, seront sauvés. »

L'apparition du 31 mars 1816 est la plus remarquable : Martin se promène dans le parc de Charenton et l'ange apparaît : « Approchez-vous de moi, dit-il, et prenez ma main. » Martin sentit sa main droi­te serrée par celle de l'ange. Alors l'apparition ouvre sa redingote blonde et une lumière aussi brillante que le soleil éblouit Martin qui met sa main devant ses yeux. Le corps de l'ange est étincelant mais il referme son vêtement, la lumière s'éteint et l'ange ôte son chapeau pour montrer son front lisse car les démons sont, dit-on, toujours cornus !

Un questionnaire est parti pour Gallardon. Martin appartient à une famille saine, il n'a jamais été bizarre mais simple, droit, religieux sans excès. Sa vie fut toujours pai­sible, ses amis en témoignent ainsi que sa famille. Jacques Martin, son frère, qui labourait avec Thomas, dit qu'il l'a vu un jour s'arrêter dans l'attitude d'un homme qui écoute.

S’il sait lire et écrire, Martin n’en abuse pas : son curé ne lui connaît que des livres d’office ; « il n’est point lecteur », dit de son côté le maire ; il ne lit pas les journaux, et en 1816, il ignorait l’histoire de Jeanne d’Arc.

 

A la cour, on parle de plus en plus du visionnaire de Gallardon, et l’histoire finit par parvenir jusqu’aux oreilles de Monseigneur de Talleyrand de Périgord, grand aumônier du Roi, lequel décide d’envoyer deux émissaires ecclésiastiques à Charenton dans le but d’examiner Martin. Les envoyés de l’archevêque se trouvent être l’abbé d’Astros et l’abbé Denis de Frayssinous, tous deux grands théologiens et intellectuels reconnus. La conversation qu’ils ont avec Martin les convertit immédiatement à sa cause. Pour eux, il n’est nul doute qu’un envoyé de Dieu se manifeste à Martin et c’est d’ailleurs ce qu’ils indiqueront dans leur rapport.

 Autre rapport très attendu, celui de Pinel et de Royer-Collard, dans lequel les deux éminents hommes de science concluent « que Martin ne présente aucun symptôme de démence, qu’il n’est pas non plus un imposteur, que nulle ambition de jouer un rôle et de se mettre en évidence n’a jamais germé dans son esprit très médiocre et de peu d’étendue ; enfin qu’il est matériellement impossible d’admettre, dans ces phénomènes déconcertants, l’intervention d’une personnalité étrangère. Au surplus, il existe des exemples incontestables de prévisions et de pressentiments qui ont été ensuite réalisés par l’événement. »

 

Le séjour de Thomas Martin à Charenton eut une conséquence singulière : il serait dommage de ne pas la noter. Le directeur de l’asile d’aliénés, M. Roulhac-Dumaupas, le célèbre docteur Royer-Collard, bref presque tout le personnel de Charenton, médecins, infirmiers, garçons de salle, qui se trouvèrent en contact avec Martin pendant son séjour à l’asile furent ramenés à la stricte observation de leurs devoirs religieux.

 

Cependant les commérages commencent à aller bon train et les Ultras s'agitent. Le Roi, si peu crédule et si peu mystique pourtant, demande qu'on lui amène Martin, le 2 avril 1816. Martin n'aura donc lutté que deux mois et demi pour accomplir sa mission puisque la première appa­rition date du 15 janvier. Un employé de Police apporte à Charenton une lettre du Roi : il faut lui confier Martin.

Le paysan ignore où on l'emmène mais il part paisible­ment à pied, refusant la voiture qu'on lui propose et il arri­ve Quai Malaquais. De nouveau, il est introduit chez Decazes : « Vous voulez donc parler au Roi ? »

« Oui, ma mission ne sera pas faite à moins que je ne lui parle. » « Mais qu'avez-vous à lui dire ? » « Je ne sais pas pour le moment : les choses me seront indiquées quand je serai auprès de lui. » « Je vais vous y conduire. » Et Decazes se retire pour mettre son costume de cour ; Martin, resté seul, voit l'Ange qui lui dit : « Vous allez parler au Roi ; les paroles vous viendront à la bouche. » Decazes, lui, donne une lettre à un employé : « Vous allez conduire cet homme au premier valet de chambre de Sa Majesté. »

Le carrosse du Ministre part ; l'autre suit. Voici le Carrousel, la façade solennelle et le superbe Pavillon Central des Tuileries, l'escalier d'honneur, les apparte­ments du Roi. Rien n'étonne Martin. Le valet Hue lit la lettre d'audience : « Suivez-moi », dit-il à Martin et il le conduit chez le Roi.

Dans le cabinet de Louis XVIII, Decazes assistera à la première partie de l'entretien mais ensuite le Roi congé­diera son Ministre et fera fermer les portes. Nous n'avons aucune relation du Roi lui-même mais Decazes donne au médecin Royer Collard son témoignage pour la première partie de l'entretien et le médecin la transmet. Et en 1825, après la mort du Roi, Martin redira à Mathieu de Montmorency ce qu'il a dit au Roi en secret et Mathieu a témoigné à son tour. Ces deux relations se trouvent aux Archives Nationales.

Voici donc Martin en face de Louis XVIII comme le lui a prédit l'apparition ; le Roi est obèse, goutteux mais sa belle tête et sa majesté en imposent. Depuis l'émigration, Louis est l'affirmation d'un principe, la Monarchie.

Pauvre, exilé, repoussé par les Puissances européennes, il a maintenu sans faiblir l'entité abstraite « royauté » et le voilà sur le trône ! Mais pourtant, la Restauration n'a pas ressuscité la Monarchie défunte et elle doit justifier de son existence. Avant 1789, être sujet du Roi ne supposait aucu­ne adhésion à un régime : tous les Français naissaient sujets du Roi. En 1816, il faut s'affirmer royaliste et l'opposition au régime ne cesse pas…

Dans ce cabinet sévère, Martin ôte son chapeau sans aucune gêne : « Sire, je vous salue. » « Bonjour, Martin. » « Vous savez, Sire, pourquoi je viens. » « Oui, je sais que vous avez quelque chose à me dire et c'est quelque chose que vous ne pouvez dire qu'à moi, asseyez-vous, Martin. » Le paysan s'assied dans un fauteuil, une table le sépare du Roi auquel il demande : « Comment vous portez-vous ? » « Je me trouve un peu mieux. Quel est le sujet de votre voyage? » Martin raconte ses visions et les recommandations de l'Ange. « On a trahi le Roi, on trahira encore, il s'est sauvé de prison un homme (« c'est la Valette », dit le Roi). Que le Roi examine bien tous ses employés et surtout ses Ministres. » Louis XVIII pense sans doute qu'on attaque Decazes et que le naïf laboureur est victime d'une machination ; il semble peu probable que le sceptique monarque ajoute foi aux visions de Martin.

Cependant le paysan change de ton ; le Roi fait sortir Decazes et plus tard Martin assurera à Montmorency qu'il ne savait rien de ce qu'il allait révéler, l'ange lui ayant seulement promis que l'inspiration viendrait au moment voulu : « Les mots, dira Martin, se sont trouvés dans ma bouche. » Un autre parlait en lui et, quand ce fut fini, il n'a plus trouvé d'expressions.

Brusquement inspiré, Martin s'adresse donc au Roi. « Faites appeler votre frère et ses fils car ils doivent savoir ce que j'ai à vous dire. » Le Roi l'interrompt : « Cela est inutile ; d'ailleurs je leur répéterai tout ce que vous me direz. Il semble que vous avez quelque chose à me dire en particulier et en secret ? » Martin sent venir sur sa langue les paroles que l'Ange avaient promises : « Le secret que j'ai à vous dire, Sire, c'est que vous occupez une place qui ne vous appartient pas. » Le Roi fait un vif mouvement « Comment ! Comment ! Mon frère et ses enfants étant morts, je suis le légitime héritier. » Martin : « Je ne connais rien tout cela mais je sais bien que la place n'est pas à vous ; ce que j'ai à vous dire, c'est que vous occupez un trône auquel vous n’avez aucun droit. » Le Roi : « A qui donc doit-il appartenir ? » « A votre neveu Sire. » « Mais où est-il, mon neveu ? »

« Vous le savez mieux que moi. » « Non vraiment. »

« Dans ce cas, ordonnez que l'on fasse les recherches nécessaires pour le retrouver et lui rendre ses droits. Et tout ce que je vous ai dit est aussi vrai qu'il est vrai qu'étant un jour à la chasse avec Louis XVI, votre frère, dans la forêt de Saint-Hubert, le Roi étant devant vous d'une dizaine de pas, vous avez eu l'intention de tuer votre frère, le Roi. Vous aviez un fusil à deux coups dont l'un était destiné à Louis XVI et vous auriez tiré l'autre en l'air pour faire croi­re qu'on avait tiré sur vous et vous auriez accusé quelqu'un de votre suite. Seulement au moment de réaliser votre pro­jet, vous vous êtes trouvé embarrassé dans une branche d'arbre et le Roi rejoignit un groupe de chasseurs. Cette pensée vous traversa l'esprit : « un peu plus, j'étais roi de France ! » et longtemps vous avez conservé le même dessein mais vous n'avez pas pu trouver une occasion favorable. »[57]

Le Roi, frappé d'étonnement et profondément ému : « O mon Dieu, cela est bien vrai. Il n'y a que Dieu, vous et moi qui sachions cela. Promettez-moi de garder sur toutes ces communications le plus grand secret. » Martin promet ; il ne se croira dégagé de son serment qu'après la mort du Roi. Et le paysan continue à parler pendant que le Roi mur­mure : « Quel souvenir vous venez de réveiller en moi ! » « Vous faites des préparatifs pour votre Sacre ; prenez bien garde de vous faire sacrer : si vous le tentiez, vous seriez frappé de mort au milieu de la cérémonie. » Louis XVIII ne se fera jamais sacrer. Et Martin : « Vous voyez que je connais vos pensées les plus secrètes. Descendez de votre trône et laissez l'affaire à gouverner à qui en a le droit. Envoyez des gens de confiance pour préparer l'avènement du prince légitime qui sera aimé et respecté de ses sujets. Ordonnez des recherches pour retrouver votre neveu : me le promet­tez-vous ? Le Roi : « Oui, Martin, je vous le promets. » Et Louis XVIII demande à Martin des détails sur la vision lumi­neuse du 26 mars, l'Ange plus brillant que le soleil ; et il dit à Martin « que je touche la main que l'Ange a touchée ! » Martin lui tend la main droite et le Roi : « Priez Dieu pour moi. » Et Louis XVIII se lève et reconduit Martin à la porte du Cabinet.

 

Le Duc des Cars, gentilhomme de la Maison du Roi, attend dans la pièce voisine ; l'entrevue, dira-t-il, a duré 55 minutes. Le Duc voit Martin sortir, calme et serein, et qui demande à retourner chez lui. Le Roi, au contraire est ému, pâle, agité ; son chancelier s'approche et lui demande en souriant ironiquement l'explication de ce mystère mais Louis XVIII répond sévèrement : « Il ne convient pas de baguenauder, Monsieur d'Ambray ; Martin m'a dit des choses que seuls, Dieu et moi, pouvions connaître. » Les révélations inattendues de Martin ont certainement beau­coup frappé le Roi puisque, en reconduisant le laboureur, Louis XVIII lui a parlé solennellement à la troisième per­sonne : « Je suis sûr que Martin ne trahira jamais ce secret. » Et plus tard, à la Duchesse de Berry, le Roi affirmera « que Martin était un fort honnête homme qui lui avait donné de bons conseils dont il espérait pouvoir profiter. »

En d'autres temps, le paysan eût peut être été jeté dans une oubliette ou bien il serait mort mystérieusement : or, il, n'en fut rien. Une belle voiture reconduira Martin à Charenton d'abord, selon son désir, et puis il regagnera Gallardon. Martin reverra Decazes qui le forcera à accepter un peu d'argent de la part du Roi ; au Ministre, Martin dira que sa conversation avec le Roi demeurera secrète. En effet, elle ne sera connue qu'après la mort de Louis XVIII. Et Martin prédira à Decazes sa disgrâce dans des circons­tances sanglantes : ce sera, nous le savons, l'assassinat du Duc de Berry, en 1820, qui entraînera la chute du Ministre.

La mission est accomplie, le paysan rentre chez lui.

 

Le Roi Louis XVIII[58]

 

Martin, le laboureur, a donc rencontré, seul à seul, ce Roi dont Talleyrand disait, quand il était encore Comte de Provence : « Il veut la couronne et son frère lui fait obstacle : il est possible qu'il s'en débarrasse ! » La Comtesse de Provence, elle, affirmait : « Monsieur veut trôner. » Quant à Napoléon il portera un jugement sévère sur le futur Louis XVIII : « Faux comme Monsieur. »

Tous les témoignages concordent : le frère de Louis XVI, ce cadet, se consume dans l'envie. Il est cependant le second personnage du royaume, il a de belles ressources financières, de l'esprit, de la culture et une cour de thuri­féraires autour de lui ; mais pourquoi n'est-il pas roi, lui qui se croit tellement supérieur à son aîné ?

Cagliostro, le voyant, affirma au Comte de Provence qu'il serait roi et, pendant plusieurs années, Louis XVI n'a pas eu d'enfants ; s'il venait à disparaître, son cadet pren­drait sa place sur le trône. Plusieurs historiens font état, sans preuves certaines, de tentatives d'assassinat perpétrées contre le Roi par son frère. On sait qu'en septembre 1778, Louis XVI s'est égaré en forêt de Sénart ; Provence arrête la voiture d'un médecin pour que le Roi monte ; la voiture s'effondre et se brise !

Deuxième voiture, deuxième accident ! Tout cela était-il préparé ? Martin parlera d'une autre tentative d'assassinat...

Cependant voici le mariage du Roi consommé et la Reine qui attend un héritier. Monsieur renoncera aux attentats et fera appel à d'autres méthodes. En apprenant les espérances de Marie-Antoinette, Monsieur a écrit sa déception au roi de Suède : « La raison, un peu de philo­sophie, la confiance en Dieu me fait accepter la naissan­ce ! » Mais au baptême de la petite Marie-Thérèse, le Comte de Provence qui représente, comme parrain, le Roi d'Espagne, déclare au Cardinal de Rohan demandant le nom de l'enfant : « Ce n'est pas par où on commence ; la première chose est de savoir quels sont les père et mère, c'est ce que prescrit le rituel. » Les prêtres restent interdits, les courtisans chuchotent et ricanent : Provence a osé jeter un doute sur la légitimité de Madame Royale et sur la vertu de la Reine. Celle-ci n'oubliera jamais…

 

Un premier dauphin est né en 1781 et puis le Duc de Normandie en 1785. Alors Provence prépare contre la Reine un dossier perfide : le Roi est incapable d'avoir des enfants, ceux-ci ne sont donc que des bâtards, ils ne peu­vent régner et la Reine est infidèle. Des enfants adultérins ne doivent pas prétendre à la couronne : il faut donc inter­ner le Roi, exiler la Reine et nommer Provence Régent ou bien Lieutenant Général tandis que son cousin, le Duc d'Orléans deviendra Premier Ministre. Ce dossier est confié au Duc de Fitz James pour être déposé au Parlement de Paris. Une copie en sera faite pour chacun des membres de l'Assemblée des Notables en 1787. Ces documents sont pris par la Convention et retrouvés dans les papiers de Robespierre ; on comprend le mot de Madame Campan : « Une haine implacable est accumulée sur la tête de Marie-Antoinette par la calomnie et les paroles de la Reine au sujet de son beau frère. Il y a dans ce cœur là plus d'amour personnel que d'affection pour son frère et certainement pour moi. Sa douleur a été toute sa vie de ne pas être né le maître ! »

Après la prise de la Bastille, le Roi va à Paris, le 17 juillet 1789 et il confie la lieutenance générale du royaume à Monsieur ; mais Louis XVI est acclamé à l'Hôtel de Ville et Provence ne prendra pas le pouvoir. Monsieur s'était toujours posé en prince « patriote » et c'est lui qui avait demandé le doublement des voix du Tiers Etat, un acte qui changeait tout à fait le sens des Etats Généraux ; ce dou­blement fut voté par l'Assemblée des Notables, présidée par le Comte de Provence, le 13 novembre 1788, à une voix de majorité, celle du vieux Comte de Montboisier. Celui-ci dormait ; on le réveille, il demande: « Qu'est-ce qu'on dit ? » On lui répond : « On dit oui. » Et il vote le oui.

Monsieur a aussi refusé de signer le Mémoire que les princes ont remis au Roi au moment de la séparation des Notables. Il prend donc une position différente de celle des autres Princes et, dans l'ombre, dès septembre 1789, il ourdit un complot avec les Comtes de La Châtre et du Luxembourg : on enlèvera le Roi, la Reine, les enfants, on les conduira en lieu sûr, Monsieur sera Régent.

Ce projet est différé mais Monsieur semble bien être un des instigateurs des Journées d'octobre 1789, fort bien pré­parées et qui ont contraint la famille royale, assiégée à Versailles, à se rendre à Paris. Le général Bouillé accuse le Comte de Provence et le Duc d'Orléans d'avoir préparé ces Journées ; le général de Grimoard, qui travaillera plus tard au Comité de Salut Public, y apprendra, dit-il, que le frère du Roi fut le moteur de ces Journées d'Octobre et, dans les papiers du Conventionnel Durand, on peut lire : « Le Comte de Provence passa la nuit du 5 au 6 octobre 1789 fort tranquillement dans l'attente qu'on viendrait le chercher pour le proclamer au moins Régent ! »

 

La Reine, pendant ce temps, manqua d'être assassinée dans son lit par la foule et, quand Monsieur rejoint le Roi, vers 8h et demi du matin, coiffé, habillé, pas du tout ému, il se contente de dire paisiblement : « Que voulez-vous ? Nous sommes en révolution : on ne fait pas d'omelette sans casser les œufs ! » Monsieur emmènera son épouse à Paris, s’installera dans son cher Luxembourg et y mènera une vie de sybarite pendant que la famille royale est étroitement surveillée aux Tuileries… Quant au Duc d'Orléans, il dira à son secrétaire, Choderlos de Laclos, après les Journées d'Octobre : « L'argent n'est point gagné : le marmot vit encore » tandis que Provence écrit : « C'est un pauvre sire que mon frère et la France est digne d'avoir un véritable Roi. » Louis XVI devient l'otage de la capitale et Mirabeau qui voit le danger propose un plan pour sauver le Roi et les siens mais il le fait présenter à Monsieur et celui ci affirme que le Roi ne l'acceptera pas et ne partira pas en Normandie. La tentative de Mirabeau échoue.

Ce projet contrariait, en effet, celui de Monsieur qui prépare l'enlèvement du Roi avec Thomas de Mahy, Marquis de Favras, un exalté auquel on fait de belles pro­messes. Favras, à la fin de 89, recrute des hommes pour le compte de Monsieur et rencontre le banquier Chomel qui doit procurer l'argent nécessaire ; mais Chomel demande des précisions avant de prêter deux millions. Alors Favras parle trop : on fera partir le Roi à Péronne, on se débarrassera de Bailly et de La Fayette, Monsieur prendra le pou­voir. Chomel, très inquiet, prévient La Fayette et un billet circule bientôt dans Paris, accusant Monsieur d'être à la tête d'une conjuration pour détrôner le Roi.

La Fayette va trouver le Comte de Provence qui nie tout, feint la stupéfaction et l'horreur mais demande secrètement conseil à Mirabeau. Ce dernier lui dit de se défendre hardiment devant la Commune de Paris. Avec la permission du Roi, auquel il a présenté l'affaire comme une calomnie à son égard, Monsieur, un prince du sang, n'hésite pas à se rendre devant les bourgeois pour se justi­fier, fait sans précédent ! La salle est comble, le Comte de Provence parle habilement ! Il ne connaît pas Favras, il a seulement essayé d'emprunter pour payer ses dettes. La situation se retourne alors et Monsieur est acclamé. Pourquoi ne deviendrait-il pas Premier Ministre tandis que le Roi prendrait la tête de la Révolution ? La Reine fait échouer ce projet ce qui rend Monsieur furieux.

Favras, lui, est arrêté ; mais il reçoit l'avis secret qu'il ne court aucun danger s’il met Monsieur hors de cause. Favras se tait donc devant ses juges mais il dépose un récit véridique entre les mains du lieutenant civil Omer Talon, dont la fille sera plus tard Madame du Cayla. Cette déposition rendra Madame du Cayla toute puissante, plus tard, auprès de Monsieur devenu roi de France.

Le 18 février 1790, Favras, pieds nus et le cierge à la main, fait une amende honorable à Notre Dame et puis, il est conduit à la potence. Il comprend alors qu'on l'a joué et il demande à son confesseur s'il doit parler, si de nouvelles révélations obtiendront sa grâce. Un silence pesant : les magistrats se regardent. Alors le Curé de Saint-Paul affirme à Favras qu'il n'a rien à espérer tandis que la foule s'impa­tiente. Omer Talon guette les lèvres du condamné et Favras, à deux reprises : « Je suis innocent. » On lui passe la corde au cou et pendant que les assistants crient : « Saute, marquis. » Omer Talon griffonne un billet : « Il expire et il n’a rien dit ! » On court porter la bonne nouvelle à Monsieur ; le Comte de Provence se frotte les mains, soula­gé : « Allons, nous pouvons nous mettre à table et souper de bon appétit ! »

Mais, depuis l'affaire Favras, Monsieur sait qu'il est à la merci de La Fayette et la carrière du futur Louis XVIII ne débutera qu'avec sa fuite hors de France dans la nuit du 20 au 21 juin 1791 qui le conduit à Mons pendant que la famille royale est arrêtée à Varennes. Plusieurs historiens accu­sent Monsieur d'avoir fait échouer le voyage du Roi ; le Comte russe Potocki affirme avoir trouvé, quelques années après, dans les bagages de Louis XVIII pillés par les bri­gands au départ de Mittau, des instructions pour faire dis­paraître Louis XVI évadé du Temple et pour faire arrêter la famille royale à Varennes. Documents déposés par le tsar Alexandre aux Archives secrètes de Russie…

Louis XVI, en tout cas, n'a pas confiance en son frère, puisqu’il ne l'a informé qu'au moment du départ de son intention de gagner Montmédy ; si Monsieur connaissait cependant l'itinéraire du voyage et l'a révélé à La Fayette, la poursuite devenait facile. Le Général a bien lancé Romeuf sur la route de Montmédy, la bonne route…

Devenu Louis XVIII, le frère de Louis XVI célébrera chaque année le bonheur de sa délivrance, le 20 juin ; c'est ce jour là, en effet, que la possibilité de ceindre la couronne se précise. Emigré, le Comte de Provence mène une politique qui doit conduire le Roi à l'échafaud et son impertinente réponse à l'ordre officiel de l'Assemblée de rentrer en France sans délai, fait venir des larmes aux yeux de la Reine.

Elle murmure : « Caïn, Caïn » et le Roi : « Je vois qu'il pense à lui plutôt qu'à moi. »

Provence continue à se conduire en rebelle ; par son action à Coblence, il apparaît que Monsieur a contribué à provoquer la journée du 10 août 1792 qui a renversé le trône - en s'associant à la campagne militaire de Brunswick à travers la France, il a peut-être rendu la mort du Roi inévi­table - en provoquant les émeutes de Lyon et de Toulon, il a sans doute entraîné la condamnation de la Reine…

En apprenant l'exécution de Louis XVI, le Comte de Provence écrit au Comte d'Artois la lettre suivante : « C'en est fait, mon frère, le coup est porté. Je tiens dans mes mains la nouvelle officielle de la mort du malheureux Louis XVI et je n'ai que le temps de vous en avertir. L'on m'apprend aussi que son fils va mourir. En donnant des larmes à nos proches, vous n'oublierez pas de quelle utilité pour l'Etat va devenir leur mort. Que cette idée vous conso­le ! »

Or, en 1793, le dauphin, devenu Louis XVII, est en par­faite santé mais cette phrase terrible révèle, une fois de plus, l'ambition du Comte de Provence « cuirassé dans son égoïsme » comme l'écrit un contemporain.

La Reine est guillotinée à son tour et Provence écrit : « Me voilà maintenant dans une belle position. Nous verrons si la Cour de Vienne continuera à me refuser la Régence ! »

Dès l'annonce de la mort légale de Louis XVII, Monsieur prend le nom de Louis XVIII et l'annonce à toutes les Cours d'Europe. Monsieur a gagné une rude par­tie ![59]

Les révélations de Martin de Gallardon ne portent pas sur ces faits dont les preuves, d'ailleurs, ne sont pas tou­jours trouvées ; le laboureur se contente d'affirmer que le fils de Louis XVI est vivant, qu'il faut lui rendre le trône, que c'est lui qui doit régner. Nous allons voir dans quelle mesure le Roi Louis XVIII fut influencé par les avertissements du paysan.

 

Après la visite au Roi

 

Martin quitte donc le Roi auquel, nous dira-t-il, il a transmis le principal objet de sa mission : rendre la place de son neveu, le fils de son frère, qu'il ne lui sera pas diffi­cile de retrouver. Et Louis XVIII a pris la main droite de Martin, celle que l'Ange a serrée, en disant : « Priez pour moi. »

Le bonhomme rentre chez lui et garde, jusqu'à la mort du Roi, le secret que celui-ci a demandé. Les visions ne se renouvellent pas et, aux voisins de Gallardon qui l'interrogent, Martin répond simplement : « J'ai fait mes affaires comme vous avez fait les vôtres. » Cependant il se confie à un magistrat janséniste, Monsieur Silvy, qui fera une rela­tion des faits très précieuse pour l'Histoire.

 

Voici un extrait des Mémoires de La Rochefoucauld, tome 9[60], page 520, sur Martin de Gallardon :

« Louis XVIII fut si frappé des paroles de Martin qu’il envoya chercher l’archevêque de Paris, le cardinal de Périgord, pour lui tout raconter ; ce qui du reste prouve la bonne foi du Roi.

En sortant de chez Sa Majesté, le vénérable prélat vint chez mon père lui confier ce secret auquel il paraissait attacher une grande importance ; et le lendemain mon père, qui connaît ma position comme mon dévouement et ma discrétion, me répéta tout ce qui venait de se passer. »

Le Roi n'a pas oublié Martin, il en a parlé aux siens et ce sont peut-être les paroles du laboureur qui conduisent Louis XVIII à écrire sur Marie-Antoinette « un témoignage conforme à la vérité », à affirmer « qu'elle n'a commis aucune faute » et le Roi ajoute même : « Je proteste solennellement de sa vertu. »

Les apparitions ont cessés. Louis XVIII a donné une demi satisfaction à l’envoyé de Dieu en faisant davantage respecter le saint jour du dimanche et dire des solennelles actions de grâces. La crainte ne lui a pas permis de réclamer l’onction du sacre, bien que cette cérémonie ait été plusieurs fois annoncée. Cependant, il a gardé la couronne usurpée ; malgré sa promesse, il n’a rien dit à sa famille du secret révélé pour elle à Martin. Mais en 1820, le plus jeune des Bourbons résidant en France, le Duc de Berry, est frappé par le poignard d’un assassin. Ce premier coup de la Providence annonce la révolution future. Alors le paysan de Gallardon voit l’Ange lui apparaître de nouveau.

 

En effet, l'évènement Martin a fixé l'attention du Duc de Berry, le fils du Comte d'Artois ; celui-ci écrit à Naundorff, l'homme qui affirme être le Duc de Normandie, fils de Louis XVI. Le Duc de Berry est alors convaincu par cette correspondance qu'il a retrouvé son cousin germain et qu'il doit lui céder la place. Il engage une discussion à ce sujet avec son père, le futur Charles X : « Eh bien, mon père, il paraît qu'au lieu d’un vieux roi nous allons en avoir un jeune ! » « Va-t-en, imbécile que tu es ! » Et le Comte d'Artois de rire ; mais Berry explique sa convic­tion de la survie de Louis XVII, alors son père le reprend vivement : « Taisez-vous, vous êtes aussi intéressé que nous dans la question ! » Et Berry sort. Mais, au cours d'un dîner, le Duc de Berry affirme de nouveau l'existence de Louis XVII et le Roi Louis XVIII, inquiet, convoque son neveu et l'interroge. Berry : « Sire, on m'assure que Louis XVII existe et, si cela est vrai, je serai le plus soumis de ses Sujets. » Louis XVIII en colère lui jette une serviette au visage : « Monsieur, vous êtes un factieux » et il s'écrie : « Tu veux mettre un bâtard sur le trône ! » Berry sort, bou­leversé ; cette terrible querelle et les menaces du Roi font dire aux gardes et aux huissiers de l'antichambre : « Le Duc est perdu. » Nous avons les témoignages des gardes du corps d'Hozier et de Marcoux qui ont tout entendu par la porte entr'ouverte.

Le Duc de Berry rentre chez lui, très ému, et il dit à sa jeune femme avec impatience de ne pas sauter sur un pied comme une écolière ; alors Marie-Caroline, en riant : « Je suis jeune ! Ne me parle pas encore une fois de veuvage ! » Et Berry, très sombre : « J'ai tort mais c'est une idée fixe ! » Trois jours après, il était assassiné par Louvel à la sortie de l'opéra[61] ; c'était le 13 février l820 et le duc avait écrit à Naundorff le 3 février ! Martin avait annoncé « un si grand trou dans la couronne si le Roi ne fait pas ce qui est dit que cela le mettra tout près de la ruine ! » Et dans les Mémoires d'Aimée de Coigny, nous lisons : « Le couteau de Louvel frappa le soir ; le Roi, prévenu, va se coucher, son entourage en est stupéfait. Pendant ce temps, le Ministre Decazes force le secrétaire du Duc de Berry et prend ses papiers, puis le Roi va à l'opéra auprès de son neveu, à 5 heures du matin. »

 

Après ce drame qui oblige Louis XVIII à se séparer de Decazes, la renommée de Martin se répand partout ; mais la jalousie des gens de Gallardon oblige le paysan à se réfugier à Saint Arnoult chez le curé Appert ou bien à Versailles chez Madame Marco de Saint Hilaire[62] : il n'ose plus rentrer chez lui.

Martin est reçu dans la meilleure société du boulevard Saint-Germain et fréquente la noblesse. On l’invite comme une attraction étonnante et après n’avoir été que visionnaire, il devint prophète : il prédisait l’avenir.

 

On doit croire à la sincérité de Martin. Dans le cas contraire il lui eût été facile et profitable d’affirmer que l’ange, visible pour lui seul, continuait à le visiter : or, pas un document sérieux ne permet d’incriminer le prophète de cette hâblerie : il proclame, au contraire, que l’ange ne vient plus ; Martin assure recevoir tacitement son inspiration.[63]

Sur un seul point il demeurait obstinément renfermé. Jamais on ne pouvait lui faire révéler le secret qu’il avait confié au Roi.

Cependant, les Montmorency-Laval, qui habitent le châ­teau d'Esclimont, près de Gallardon, s'intéressent à Martin, le protègent et laissent entendre que le Duc de Berry a été assassiné parce que le Roi n'a pas écouté les avertissements du ciel. Si Louis XVIII avait obéi ! Le Roi meurt en 1824, chrétiennement et dans le repentir de ses fautes ; il laisse d’ailleurs, nous le savons, un testament pour son frère Charles X auquel il demande de proclamer roi Louis XVII, c'est-à-dire Naundorff ; est-ce sous l'influence de Martin que le Roi écrit ces lignes ?

En tout cas, une cassette fermée est remise au Ministre Villèle et le roi Charles X, qui a pris connaissance du testa­ment, réunit un conseil privé auquel il demande son avis. Les ministres sont d'accord pour proclamer roi le Duc de Normandie, alias Naundorff, mais le Cardinal de Latil feint de ne voir qu'une fable dans le demande de Louis XVIII et insiste « pour que Louis XVII ne soit pas reconnu » affirme l’un des témoins. Les autres conseillers protestent. Alors le Comte d'Artois : « Je ne puis vous cacher que le fils de Louis XVI existe mais… » « Votre Altesse Royale, en ren­dant le trône à qui il appartient fera acte de justice, répond le Vicomte de Montchenu, et c'est la justice qui sauve les empires. »

On décide alors de proclamer Roi Charles X qui jugera ensuite de cette importante affaire. Le nouveau roi semble convaincu que Naundorff est bien son neveu mais il réunit de nouveau son conseil privé : Talleyrand - Villèle - Latil. Ils lui représentent les importants intérêts dynastiques qui sont en jeu : la reconnaissance de Louis XVII risque de causer de graves troubles en Europe, le jeune prince n'a pas été élevé pour être roi - il connaît mal la religion catholique - il est marié devant un pasteur et il a fait une mésalliance - Naundorff exerce un métier manuel - il ne possède pas parfaitement la langue française - il ignore la diplomatie, etc., etc.

Un des ministres : « C'est un roi ouvrier, sire, que allez mettre sur le trône ! » « Alors, Messieurs ? » dit le roi et le testament passe entre les mains des conseillers : « Il faut le brûler immédiatement », dit une voix.

Les considérations de prudence humaine et les exi­gences de la politique l'emportent sur les avertissements du ciel, transmis par le paysan visionnaire, et sur les droits présumés du fils de Louis XVI. Dans un dramatique silen­ce, Charles X jette le testament au feu. Plusieurs témoins attestent ces faits et le Comte de Beaurepaire cite les membres du conseil privé du roi, ceux qui étaient pré­sents : le baron Patry, son oncle, ministre de la police, Monsieur de Brémond, le marquis de Rignon, intime du ministre Villèle, le comte de Bruges, le vicomte de Montchenu, le docteur Alibert, médecin de Charles X… Tous affirment la vérité de cette délibération et son épi­logue : le testament brûlé !

Cependant Charles X consultera aussi le Pape. Celui-ci répond que l'état de la France est fort troublé et que, pour éviter de plus grands maux, le roi Charles X ne peut faire autrement que de rester sur le trône…

Et l'affaire Naundorff rentre dans l'ombre…

 

Le marquis de Sillery persuade alors Martin qu'il est libéré de la promesse faite au roi Louis XVIII puisque celui-ci n'est plus, et qu'il doit révéler tout ce qu'il a dit à Louis XVIII seul à seul ; le cacher serait une faute grave car la France doit réparer une injustice qui attire sur elle le malheur. Il faut que Martin fasse connaître ces graves révélations qu'il avait promis de garder secrètes « un secret entre Dieu, Louis XVIII et Martin ». Le paysan se laisse convaincre et la seconde partie de son entretien avec le Roi est bientôt connue de tous. Alors, une nouvelle se répand en France : Louis XVII va reparaître, Louis XVIII et Charles X ne sont que des usurpateurs !

De nombreux textes, contenant cette fois-ci le secret sont publiés.[64]

La publication de ce secret eut un effet énorme…, si énorme, que Charles X en trembla. Jamais il ne voulut voir Martin de Gallardon, mais il envoyait régulièrement des émissaires pour l’interroger. Charles X conserva toujours à l’égard de Thomas une grande crainte qui se manifesta sous une forme tangible lors de son abdication.

 

Nous voici en juillet 1830 ; un fait inouï, presque invrai­semblable se passe : en trois jours, la monarchie est en grand péril, Paris se bat et Charles X part au château de Rambouillet avec sa famille. Cependant le roi dispose de 12 000 soldats fidèles avec des canons, qui peuvent résister aux bandes indisciplinées. De plus, la province ne bouge pas. Les maréchaux demandent les ordres au roi mais Charles X hésite et n'ordonne rien. Le roi a reconnu, semble-t-il le châtiment de Dieu, il songe aux prédictions de Martin, aux malheurs prédits à la France, à la mort de son fils Berry : Martin, dont Charles X connaît fort bien les avertissements, n'a pas été écouté, le trône n'a pas été rendu au fils de Louis XVI qui est vivant… Alors le roi envoie Monsieur de La Rochejaquelein auprès du laboureur Martin, entre le 1er et le 3 août 1830, fait ahurissant mais incontestable : un officier envoyé par le roi demande au paysan ce que Charles X doit faire, Charles X, un dévot de la monarchie, Charles X convaincu que la légitimité règne en sa personne !

La Rochejaquelein part en pleine nuit, suivi de deux écuyers, on galope, à francs étriers, vers Gallardon et ce n'est pas sans peine que l'aide de camp trouve la ferme de Martin vers deux heures du matin. Il frappe longuement. Enfin, le bonhomme en chemise et pieds nus, ouvre sa porte et reste sur le seuil, en haut de trois marches, une lan­terne à la main !

« Monsieur Thomas Martin, au nom du Roi. » « Ne pre­nez pas la peine de vous expliquer », dit Martin, « L'archange m'a averti qu'on viendrait me consulter : j'ai la réponse » - Monsieur de la Rochejaquelein reste à cheval et Martin sur son perron – « Je vous écoute, Martin. » Et voici la réponse du paysan : « Dites au roi qu'il sait bien la raison de tous ces malheurs. À présent, il ne peut rien faire quand bien même il aurait 200 000 hommes de troupe ; il ne réussirait qu'à faire couler beaucoup de sang. Il faut qu'il parte en exil, il y mourra sans avoir revu la France ainsi que son fils, le duc d'Angoulême. Henri, son petit-fils, ne sera jamais roi. »

Telle est la réponse rapportée au roi par la Rochejaquelein. Martin a même ajouté : « la branche ne pourra rien faire ; tous ceux qui ont usurpé le trône, péri­ront misérablement ! »

Et, à son propre fils qui le répètera, Martin dira que le samedi qui a précédé les ordonnances de juillet, causes de la révolution, il a entendu une voix ter­rible : « La hache est levée, le sang va couler. » Et il a vu comme une main qui repoussait le Roi de France. Et, le lendemain de la visite de la Rochejaquelein, Martin aurait vu couler sur un calice trois larmes rouges, trois noires, trois blanches…

A l'aube, l'aide de camp revient à Rambouillet et rap­porte au roi la réponse du paysan : Martin n'a pas été écou­té, les malheurs prédits sont arrivés, le roi et sa famille doi­vent quitter la France. Charles X écoute en silence, il se résigne, il signe tristement son abdication, le duc d'Angoulême signe aussi et puis les princes s'en vont, par Maintenon, la route que Napoléon a prise en partant pour l'exil, quinze ans avant ![65]

Dans les Mémoires de Madame de Boigne, nous lisons : « Le départ du Roi n'a été décidé ni par le Maréchal Maison ni par Monsieur Odilon Barrot, mais sur les conseils de Martin, le voyant. » Chartes X se sent-il réprou­vé, maudit de Dieu pour avoir occupé le trône de son neveu ? En tout cas, il envoie La Rochejaquelein à Vienne avec mission de chercher le roi légitime…

 

Après l’avènement de Louis-Philippe, les libéraux et les jacobins voulurent se venger. Les légitimistes étaient en fuite et on vint faire l’assaut de la maison de Martin qui avait un peu trop de relations dans les milieux légitimistes. La population envahit son jardin, entoura sa maison ; comme on cherchait à lui faire un mauvais parti, Martin parvint, en se déguisant, à s’enfuir. Il se réfugia chez Mme Pasquier, l’autre visionnaire qui demeurait à 20 kilomètres de là, à Saint-Arnoult. Il y resta quelques temps.[66]

 

 

L’abbé Jacques-Michel Dubois (décédé en 1853 à 57 ans), curé de Gallardon de 1831 à 1833, puis de 1836 à 1843, ancien confesseur de Martin, naundorffiste convaincu, a laissé à l’évêché de Chartres de précieux documents sur les derniers moments de Martin, et le début de l’aventure Naundorff.

 

La fin de Martin

 

Le désastre des Bourbon a valu à Martin une renom­mée prodigieuse. Il trouve asile chez ses amis, il est aidé par une veuve, Madame Pasquier, mais il n'ose plus rentrer à Gallardon où il ne fait que de courts séjours.

Le Comte Gruau de la Barre a écrit page 345 qu’en août 1830 on savait par Martin que « le Dauphin, fils de Louis XVI, était caché en Allemagne où il faisait une rude pénitence ; qu’il paraîtrait des imposteurs sous son nom et que sa mission spéciale à lui, Martin, était de faire distinguer le véritable. »[67]

 

Vers la fin d’une deuxième neuvaine le 27 septembre 1833, Martin dit à M. Appert qu’il devait aller à Paris, qu’il avait reçu des ordres positifs pour aller reconnaître le Prince, qu’il l’avait vu en révélation, et qu’on lui avait désigné des marques auxquelles il ne pouvait se tromper.

Martin dit à son fils : « En ce moment réside à Paris, chez Madame de Rambaud, un inconnu qui se dit le Roi Louis XVII ; mon ange m'engage à m'assurer de son identité. Je reconnaîtrai à 3 signes : une cicatrice sous le menton, une forme de lion sur la poitrine, et une forme de colombe sur la cuisse. »

Le lion était effectivement une excroissance de la figure d’un lion endormi.[68]

Le 26 mai 1833, un pauvre horloger est entré dans Paris ; il arrive d'Allemagne « sans souliers, sans chemise et sans bas » mais ce Naundorff est aussitôt reconnu par beaucoup de personnes de l'ancienne Cour comme le vrai fils de Louis XVI.

Le 28 septembre, Martin arrive pour rencontrer Charles-Louis, duc de Normandie, alias Naundorff, au car­refour Buci, à Paris, à 8 heures du matin. Charles-Louis est encore couché quand le paysan entre dans sa chambre ; il ouvre les yeux : « Mon cher Martin » dit-il « Mon Prince », répond Martin et pendant une heure, seul à seul, les deux hommes parlent et pleurent. Martin dit qu'il connaît, par révélation, les marques qui se trouvent sur le corps du fils de Louis XVI ; Naundorff les lui montre et la joie de Martin est grande. Martin dira : « Je crois que ma mission est maintenant terminée, que je n’aurai plus de visions, mais, ce qui est possible, c’est que lui en ait. »

Il ajouta également : « Le Duc de Normandie connaîtra l'abandon de tous ses partisans ; il sera humilié jusqu'à la confusion. » Prédiction qui s'ac­complira…

 

En attendant, la vie de Martin, devenu errante, est pro­fondément troublée ; il entend de terribles voix sans rap­port avec la douce voix de l'Ange ; il lit sur les murs des lettres menaçantes et mystérieuses. De terribles voix le tourmentent, « s’attribuant le pouvoir de prolonger et d’accroître ses souffrances s’il reste fidèle à sa mission. »

Sa tranquillité est finie et Martin va souvent à Chartres supplier la Vierge miraculeuse de lui venir en aide. Tout est devenu obscur dans la vie du paysan du jour où il a reconnu Naundorff comme le fils du Roi ; ce dernier d'ailleurs affirme qu'il ne demande pas le trône mais seulement la reconnaissance de son iden­tité. C'est aussi le but des efforts de ses partisans et de Martin.

Le 12 avril 1834, le laboureur part à Chartres faire une neuvaine et, en partant, il dit à sa femme : « Je sais bien qu'il m'arrivera quelque chose. J'ignore ce que ce peut être mais je remets tout à la volonté de Dieu. » Martin a 51 ans, il n'a jamais été malade mais la voix menaçante qui le per­sécute maintenant s'efforce de le faire renoncer à sa mis­sion : la reconnaissance officielle du fils de Louis XVI.

À Chartres, la neuvaine finie, Martin est saisi de ter­ribles douleurs d'entrailles, ses lèvres sont brûlantes et il lui semble qu'on lui arrache les ongles. La voix menaçante le tourmente toujours. Cependant, le 6 mai, il va mieux et il se prépare à retourner chez lui. Le 8 mai grave rechute ; on prévient sa femme qui accourt de Gallardon et trouve son mari mort à Chartres où on ne veut pas l'enterrer. Il le sera à Gallardon le 10 mai.

Naundorff, lui, allait partir à Chartres retrouver Martin quand il apprend sa mort ; il lui semble revoir le paysan qui lui dit : « On m'a assassiné à cause de vous. »[69]

Les fils de Martin, persuadés que ce sont les ennemis de leur père qui l'ont terrifié par des paroles et des inscriptions menaçantes et finalement mis à mort, demandent une autopsie : celle­-ci révèle un empoisonnement ?

Quatre médecins, dont deux étaient de Gallardon, procédèrent à l’examen des viscères : l’abdomen et l’intestin présentaient, il est vrai, des traces d’inflammation ;  les poumons étaient le siège d’une congestion sanguine très prononcées ; mais l’état de décomposition de ces organes ne permit pas de formuler une conclusion nette.

L’histoire de Martin est terminée.

Tout le cycle des prophéties de Martin de Gallardon semble s’être accompli.[70]

Amusant :

Longtemps, dans toutes les veillées de la Beauce, les grands-mères parlèrent à leurs petits-enfants du voyage en carrosse du gars Thomas Martin. Après 1900, lorsque les premiers avions firent leurs essais dans la plaine de Chartres, les vieux Beaucerons dirent en parlant des aviateurs : « Ils volent comme Martin de Gallardon ! » Jusqu'à son empoisonnement criminel, Thomas raconta qu'il avait survolé Chartres, Paris, Lille, Londres et Strasbourg dans le carrosse de l'archange Raphaël. Des Anglais qui vinrent le voir furent stupéfaits de l'entendre décrire Londres vu du ciel ! Homme simple, Martin racontait également que l'archange parlait avec d'autres archanges dans une langue inconnue, en utilisant des petits entonnoirs (peut-être des micros) et que de l'intérieur de son véhicule était tout éclairé par des bougies de toutes les couleurs enfermées dans des verres. C'est sur ces deux points précis qu'il fut considéré comme aliéné par l'évêque de Chartres, qui le fit interner. Ils racontaient que les cochers de ce merveilleux fiacre étaient au nombre de cinq et qu'ils avaient les cheveux blonds et les yeux phosphorescents.

 

Nous sommes convaincue de la véracité des dires de Martin.

Cependant, voici l’intéressant l’avis d’un sceptique :

César de Vesme écrit, dans le numéro 4 de la Revue Métapsychique (juillet-août 1935), pages 326-328 :

« J’ai sous les yeux l’ouvrage métapsychique d’un auteur connu par son exaltation anti-religieuse et révolutionnaire : le Dr Binet-Sanglé. Dans sa Fin du Secret, il s’occupe assez longuement du visionnaire de Gallardon et, tout en ne prenant naturellement pas au sérieux son archange Raphaël et sa mission céleste auprès du Roi, il n’hésite nullement à reconnaître que la paysan beauceron était doué de facultés de télépathie – nous dirions plutôt de clairvoyance – et il allègue, pour le démontrer, plusieurs circonstances :

1° Le 9 mars 1816, il annonce qu’il recevra, ce jour-même, la visite d’un médecin chargé de l’examiner ;

2° Le 11 mars, il comprend la conversation de deux personnes qui parlent de lui en anglais ;

3° Ce même jour, il annonce une deuxième visite du docteur ;

4° Il annonce qu’on va prendre des informations dans son pays pour connaître quelles sont les personnes qu’il fréquentait antérieurement ;

5° Le 13 mars, il dit que le lieutenant André, chargé de le surveiller, va le conduire dans une maison pour y être examiné (à Charenton) ;

6° Martin révèle au Roi que jadis il pensa attenter à la vie de son frère aîné.

Les petites prédictions dont il est question se sont bien réalisées ; il faut cependant reconnaître que quelques-unes – la 4e surtout – pouvaient être prévues normalement, avec un peu de perspicacité et de chance. Pour la révélation du fratricide qui a traversé la tête du futur Louis XVIII, il faut s’en tenir aux dires de Martin et à quelques indices ne revêtant pas la valeur d’une preuve absolue.

Ce qui me semble constituer un plus sérieux indice du fait que Thomas Martin doit avoir réellement révélé à Louis XVIII un secret de provenance apparemment supranormale, c’est l’attitude que le Roi garda jusqu’au bout envers le visionnaire ; c’est surtout l’attitude de Charles X, qui eut assez de confiance en ce paysan pour le consulter comme un Oracle dans une heure suprême de son règne et se décider à abdiquer en recevant de lui une prédiction décourageante. « Ceci est une certitude historique », dit M° Maurice Garçon. A cette heure-là, Thomas Martin a bien été l’arbitre des destinée de la Monarchie française !...

Les biographes favorables à Thomas Martin lui attribuent encore un certain nombre de prédictions réalisées, s’égrainant sur presque tout le cours de sa vie. Il en est une, toutefois, dont je crois intéressant de dire quelques mots. Les biographes du visionnaire sont, en effet, très discordants sur divers points de sa carrière, comme on pense bien, ses partisans le présentant comme une sorte d’envoyé du Ciel, tandis que ses adversaires écrivaient contre lui des pamphlets fondés sur les documents de la police, naturellement adverse à Naundorff et aux siens. Or, voici la version des amis de Thomas Martin.

Dans les derniers temps de sa vie, Martin était tourmenté par l’obsession de « voix intérieures indésirables » et décida de faire une neuvaine pour obtenir de Dieu d’en être délivré ! (Ce en quoi on peut reconnaître des troubles mentaux chez le visionnaire, mais aussi sa bonne foi). Cette neuvaine commença le 8 avril 1834 ; mais bientôt Martin dit aux siens que son « Ange » lui avait annoncé que « cette période de prières serait pour lui la dernière ». Malgré cela, ayant été invité à se rendre à Chartres dans le château de la Comtesse Walou de Lancé, il partit le 12 avril, après avoir recommandé à son fils de réciter journellement certains psaumes. Le 17 avril, dernier jour de la neuvaine, il mourut soudain.

Ses partisans firent grand bruit autour de cette prédiction de mort réalisée. D’autre part, ils manifestèrent ouvertement le soupçon que le Gouvernement l’eût fait empoisonner. La police ordonna alors une autopsie du cadavre : le verdict des médecins fut que Martin était mort d’apoplexie – ce qui, d’un côté, semblait confirmer la réalisation de la prédiction, mais de l’autre côté, innocentait les « séides de Louis-Philippe » du soupçon d’avoir mis fin par le poison aux jours du visionnaire. L’autopsie n’a d’ailleurs pas suffi à convaincre les amis de Martin de l’absurdité de leurs accusations ; la comtesse Walou de Lancé fut elle-même soupçonnée par eux de complicité dans le prétendu meurtre et eut à supporter par là beaucoup d’ennuis. »

 

Pour terminer, voici un article de l’Echo du Merveilleux, du 15 mars 1904, signé Timothée :

« M. le docteur Martin, qui vient de mourir, me donna, il y a plusieurs années, les renseignements suivants :

Le docteur Duval remit le cœur du voyant au véritable Louis XVII (Naundorff) pour la cause duquel le paysan de Gallardon était mort martyr. Quand il dut quitter la France, le prince méconnu, craignant de perdre cette précieuse relique dans les hasards de cette vie persécutée, la confia aux soins pieux de Mme Pasquier. « Gardez-moi bien ce dépôt, lui dit-il, je ne vous le donne pas. » Le malheureux Naundorff mourut en 1845 sans avoir pu revoir Mme Pasquier. Celle-ci cacha longtemps dans sa cave le cœur du voyant de Gallardon. Quand elle se sentit non loin de sa fin, elle dit à l’aîné de ses enfants : « Vous remettrez ceci à la famille Martin. » Charles Francheterre, allié du voyant, reçut ce souvenir du fils aîné de Mme Pasquier. En 1856, ou vers cette année, il le remit à Antoine Martin. Au mois de mai 1857, les trois demoiselles Breton, ainsi que d’autres témoins, reconnurent que de cette relique il suintait du sang. Le cœur était renfermé dans une enveloppe de toile. « Vous ne pouvez l’emporter ainsi, dit une de ces demoiselles à Antoine Martin ; nous allons l’envelopper dans du velours. » Elles s’acquittèrent promptement de ce soin pieux.

Depuis, chaque année, au commencement de mai, anniversaire de la mort mystérieuse de Thomas Martin, son cœur augmente de poids et de volume. Cette augmentation a lieu aussi quand un évènement mémorable vient d’avoir lieu. M. Antoine Martin, durant un mois, m’a fait constater que le cœur de son père était desséché et remuait dans une enveloppe de métal recouverte de velours.

Je n’ai pas eu l’occasion de vérifier le fait prodigieux dont il me parlait. Mais, paraît-il, plusieurs personnes en pourraient témoigner.

NOUS SOMMES PRECISEMENT L’UNE D’ENTRE ELLES.

M. Antoine Martin m’a déclaré qu’il désirait qu’on parlât pas du cœur de son père tant que lui-même serait vivant, parce qu’il ne pourrait supporter de sang-froid les insultes d’ennemies dénuées de loyauté…

Il resterait à constater ce prodige d’une manière authentique ; par exemple en plaçant le cœur dans un récipient bien clos et cacheté, devant témoins, et en faisant signer un procès-verbal qui constaterait son poids ; puis en le pesant de nouveau à l’anniversaire du décès, devant les mêmes témoins. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

V] Le Sacre de Charles X

 

 

 

Avant toute chose, nous savons que Louis XVIII ne s’est pas fait sacré. Pourtant, des préparatifs avaient été faits.

 

Du Journal de Paris, 28 juin 1816 :

« Tout annonce que l’auguste cérémonie du sacre de S. M. aura lieu dans le cours de l’été. Déjà l’on s’occupe de dessins d’après lesquels sera disposé le décor de la cathédrale de Reims pour ce jour solennel. »

Qui a empêché l’exécution de ce projet ?

Du Moniteur Officiel, 16 janvier 1819 :

« On assure que le sacre de S. M. est fixé le 3 mai, jour à jamais mémorable dans nos annales par le retour du Roi en 1814. »

Qui s’interpose ?

Du Constitutionnel, 29 janvier 1819 :

« Le sacre du Roi n’aura lieu, dit-on, que le 15 août prochain, jour de l’Assomption. »

Qui oppose toujours son veto ?

Du Moniteur, 24 mai 1819 :

« Le 25 août, jour de la fête de S. M., est désigné pour l’auguste cérémonie de son sacre. Toutes les commandes nécessaires ont été faites pour cette époque et la commission chargée de régler tout ce qui a trait au cérémonial dans cette grande solennité a terminé son travail. »

Qui se dresse encore contre la volonté royale ?

 

C’est bien établi par l’histoire : les préparatifs du sacre étaient faits et ils furent contremandés après la venue de Martin de Gallardon aux Tuileries. Si Louis XVIII n’est pas un usurpateur, pourquoi lui défendre de se faire sacrer ?

 

On objectera peut-être : Charles X reçut le sacre et il n’a pas été frappé de mort.

Tout d’abord, la menace de mort concernait Louis XVIII uniquement.

Remarquons également qu’il s’en est peu fallu que Charles X ne perdit la vie en allant se faire sacrer à Reims : chevaux emportés, gentilshommes d’atours grièvement blessés ; mort subite du prélat qui devait prononcer le discours du sacre.[71]

Enfin, comme le remarque Charles Saint-Mémoire, « Charles X ne fut pas aussi coupable. Il continua une usurpation déjà commencée. Et puis Louis XVIII, qui a reculé devant cette profanation, régna dix ans et mourut sur le trône. Son frère au contraire vit le sien s’effondrer au lendemain d’une victoire éclatante. »[72]

 

 

Le Comte de Cornulier-Lucinière écrivait à la Légitimité cette lettre datée du 21 mars 1905 :

« Monsieur le directeur,

Le R. P. Henry de Régnon vient de me dire, il y a deux jours, que, pendant le conseil privé qui eut lieu après la mort de Louis XVIII, auquel assistaient Talleyrand, de Villèle, Mgr de Latil, etc., la phrase suivante fut adressée au comte d’Artois : « La charade est finie. A vous de voir si vous voulez continuer la comédie. »

Le R. P. Régnon tient ce fait inédit de son père, le marquis de Régnon, ami intime de M. de Villèle. Ce dernier ajouta que Mgr Latil avait insisté pour que Louis XVII ne fût pas reconnu, en disant qu’on ne pouvait pas appeler au trône de France un prince protestant.[73]

Comment le marquis de Régnon en savait-il si long ? Voici :

Le grand-père du R.P. de Régnon, M. de la Porte-Lalanne, habitait avec ses filles, la marquise de Régnon et Mme Alphonse de la Bouillerie, le pavillon de Flore, en qualité de directeur de la commission de restitution des sépultures royales de Saint-Denys. Son salon était assidûment fréquenté par les notabilités politiques, littéraires et religieuses les plus en vue.  Des ministres et d’anciens ministres s’y coudoyaient avec le chancelier Dambray. On y causait de tout.

Le marquis de Régnon a beaucoup connu M. Franchet, préfet de police, lequel disait, en souriant, qu’il connaissait les noms des gens des quatre parties du monde.

Comme on le voit, le marquis de Régnon était bien placé pour collectionner les renseignements les plus sûrs.

Son fils, le Père Henry, est né aux Tuileries.

Veuillez agréer, Monsieur le directeur, l’assurance de mes plus distingués sentiments,

Comte de Cornulier-Lucinière,

Général de division en retraite. »

 

Cet important témoignage corrobore de façon la plus frappante les déclarations de M. Brémond, ancien secrétaire de Louis XVI, devant le tribunal de Vevey :

« Louis XVIII, dans un document écrit et signé de sa main, fit un récit de la vie de son neveu, le duc de Normandie, et il fit un devoir à son frère de le reconnaître et de le proclamer roi de France. Ce papier extraordinaire fut fermé dans une cassette anglaise à double fond, qui était placée dans son cabinet, et dont une dame, autre que la dame de qualité, avait la faveur de tout voir à son gré. Une personne[74], qui s’occupait alors de l’Orphelin du Temple pour le produire sur la scène, et à qui elle avait déjà procuré des pièces importantes pour de l’argent, reçut de sa part, en 1820, la confidence du secret déposé et l’offre de lui confier la cassette de minuit à minuit, moyennant la somme de cent mille francs, déposée et acquise en remettant la cassette. Cette personne en parla au comte d’Artois qui accepta l’offre, sous la réserve de la soumettre à un grand magistrat qui avait sa confiance, et qui, s’il l’approuvait, recevrait la cassette et en ferai l’examen : le magistrat n’approuva pas et motiva son refus, malgré les avantages de connaître les résolutions prises, pour préparer les moyens de les déjouer.

En 1824, la même personne, voyant Louis XVIII près de mourir, fit une visite à M. Franchet (préfet de police), lui raconta l’histoire de la cassette de 1820, l’invita à vérifier lui-même si elle était toujours à sa place, à en rendre compte à Monsieur et à prendre ses ordres. Elle existait, fut gardée à vue, et, au moment de la mort, elle fut remise à M. de Villèle et aux deux autres ministres pour en faire l’examen. Si j’en suis bien informé, les trois ministres furent d’accord de proclamer le duc de Normandie ; mais ils crurent devoir consulter le cardinal de Latil qui, feignant de ne voir qu’une fable dans le récit de Louis XVIII, décida que Charles X devait être proclamé dans l’instant, en lui laissant le soin de juger cette affaire. Cet avis fut suivi, et si je suis bien informé encore, Charles X examina réellement l’affaire, se convainquit de la vérité, et il eut la faiblesse de céder à de faux intérêts dynastiques. »

 

Dans la Légitimité du 1er avril 1905, pages 250-251, nous lisons :

« Dans les deux témoignages que nous venons de reproduire, le premier inédit, le second déjà connu, il est question de M. de Villèle. C’est donc bien le moment de publier les lignes suivantes que nous adressait le 30 juillet 1902 Mme A. Bellier de Villentroy, née de Villèle, petite-nièce du ministre de la Restauration :

« A titre de renseignement, je puis vous dire qu’il y a une quarantaine d’années, causant avec mon père de Naundorff dont un journal avait parlé, je lui posai la question : « Mais vous, mon père, qui avez vécu dans votre jeunesse pour ainsi dire à la cour, puisque vous avez été confié à mon oncle de Villèle, ne lui avez-vous jamais demandé ce qu’il pensait de ce personnage ? – Si, il m’a répondu par ces seuls mots : « C’est un secret d’Etat. » Je sais aussi que mon oncle, qui ne cachait rien à sa femme, lui avait caché ce secret d’Etat, ce qui lui faisait de la peine. »

Si mon père avait vécu (il est mort en 1881) et s’il avait pu lire tous les documents que je possède aujourd’hui sur la Survivance du Roi Martyr, je puis vous affirmer qu’avec sa nature si franche et loyale il se serait rendu de suite à l’évidence et aurait été un de ses plus chauds partisans… »

 

 D’ailleurs, de nombreuses « sommités » de l’époque n’étaient pas dupes.

« Il régnait à cette époque, parmi les sommités du clergé et des royalistes, une étrange superstition de légitimisme. Des évêques, des aumôniers du roi, des nobles illustres regardaient Charles X comme un usurpateur. Tels de ses chapelains, que nous avons connus, ne le nommaient plus dans le canon de la messe.

L’évêque Tharin, précepteur du Comte de Chambord, passait pour être dans les mêmes sentiments… »[75]

 

 

Certains diront peut-être : « Pourtant, Charles X a guéri les malades lors de son sacre, donc il est légitime. »

Monseigneur Delassus écrit, dans Problèmes de l’Heure présente (Tome II, page 606) :

« Plusieurs personnes avaient été d’avis de supprimer cette cérémonie pour ôter un prétexte aux dérisions de l’incrédulité, et l’on donna l’ordre de renvoyer les scrofuleux. Ils se lamentèrent, le roi envoya une somme d’argent à leur distribuer. Ils dirent que ce n’était point cela qu’ils voulaient. M. l’abbé Desgenettes, qui était logé à Saint-Marcoul, voyant leur désolation, alla plaider leur cause, et le roi annonça sa visite pour le 30 mai à l’hospice. »

 

Voici maintenant un extrait de la Ruche catholique de Pau du 15 janvier 1883 :

« Sur ce point, j’offre à M. Jean de Meillon, le témoignage d’un témoin oculaire, relativement à Charles X, celui de M. Cahier père, joaillier, ancien orfèvre de la cour :

M° Amédée Nicolas, avocat, rue Sénac, 64, Marseille, m’écrivait le 19 septembre 1882 : « Charles X a été sacré, mais il n’a pas guéri les malades. Il s’est trouvé… qu’il y a eu malentendu. Les malades se sont trouvés ailleurs que là où ils auraient été touchés par le Roi. Le Roi n’est pas allé où ils étaient (quand il l’a appris) ; les malades sont partis ; ils n’ont pas attendu, croyant que le Roi ne viendrait pas. Je tiens cela de M. Cahier père, qui assistait au sacre. Les malades avaient été placés à Saint-Marcoul d’abord, puis ailleurs. »

 

Il paraît cependant que plusieurs malades restèrent et que le Roi, après de longues hésitations, les toucha. Cinq guérisons furent constatées, dit-on, et on en publia les procès-verbaux dans l’Ami de la Religion (du 9 novembre 1825, Tome XLV, page 401.)

Les soeurs de l'hospice Saint-Marcoul suivirent les malades et établirent un procès-verbal attesté par le Dr Noël. Sur les 130 présentés, seul cinq d'entre eux ont été « guéris ».

Cependant, si nous regardons bien ce rapport, le médecin certifie « qu'il n'a été employé pour leur guérison que le traitement habituellement en usage » ! Autrement dit, le toucher royal n'était pas exclusif et les malades avaient reçu des soins parallèles. Voici donc des gens qui furent très probablement des miraculés... de la médecine…[76]

 

 

Examinons maintenant si le Saint Chrême utilisé lors du sacre de Charles X fut le vrai Saint Chrême.

Clovis fut baptisé et sacré roi des Francs par Saint Rémy, dans la nuit de Noël 496, par un baume, le Saint Chrême, apporté par une colombe. Ce baume avait la particularité de se reconstituer miraculeusement après chaque prélèvement.

Le conventionnel Ruhl brisera, place Royale à Reims, le 8 octobre 1793, l’ampoule de Saint Chrême à coup de marteau, supprimant ainsi l’élément surnaturel du sacre des rois de France.

Pour valider le sacre de Charles X, en 1825, il fallut admettre que l’abbé Seraine avait dérobé une parcelle du baume et qu’on pouvait la faire fructifier légitimement. Ce qui en restait devait être enfermé dans une nouvelle ampoule, enrichie de pierreries, que l’on conserve encore à Reims.

 

Mais en fait, Ruhl n’a brisé « pour la galerie » qu’une fausse ampoule de baume. La véritable ampoule resta dans la famille du conventionnel, pendant près de deux siècles. Ses descendants la remirent, avec soulagement, au général de Gaulle lors d’un de ses passages à Reims aux environs de 1960. Ce dernier la confia « à qui de droit », dixit le général.

Ce fait a été rapporté par Jacques Bergier, ancien compagnon de la libération, qui le tenait personnellement d’un tête-à-tête avec Charles de Gaulle, qui lui confirma le fait. Il paraît que l’entretien fut court et glacial.

 

Voici ce que l’on peut lire dans le livre d’Eric Muraise : Histoire et légende du Grand Monarque, (Albin Michel, 1975) pages 216-217 :

« Ayant lu la première version de ce livre, il (Bergier) voulut me voir. Je le rencontrai à Paris en 1968, c’est-à-dire du vivant du général de Gaulle. Alors il me certifia que l’Ampoule du Sacre existait toujours et qu’elle avait été soumise par voie collatérale dans la famille du conventionnel Ruhl « et vous ne pouvez savoir tous les malheurs qu’ils en ont tirés », ajoutait-il avec ce sourire curieux qui le caractérise. Pour « l’homme qui savait », le sacre de Charles X n’était qu’une farce conventionnelle, sans caractère authentique. « Vous savez d’ailleurs quel pauvre roi cela fit ! » commentait-il non sans satisfaction. J’osai alors lui demander ses preuves et voici l’histoire fantastique qu’il me confia.

Les descendants collatéraux des Ruhl auraient remis l’Ampoule du Sacre au général de Gaulle lorsqu’il passa à Reims, au cours de ses voyages de chef d’Etat. « L’homme qui savait » ajouta : « J’ai voulu en avoir le cœur net. Je suis Compagnon de la Libération dont le Général est Grand Maître. J’ai le droit de lui demander une audience. J’ai usé de ce droit et il m’a reçu. » Alors se déroula cette conversation quasi lapidaire :

« Mon Général, est-il vrai qu’au cours de votre dernier passage à Reims, on vous ait remis l’authentique Ampoule du Sacre ?

_ C’est exact, monsieur.

_ Puis-je vous demander ce que vous en avez fait ?

_ Oui. Elle est entre les mains de qui il convient. L’audience est terminée. »

Je n’ai aucune raison de croire que « l’homme qui savait » (Bergier), malgré son humour caustique, ait eu l’intention de me tromper. Il ne m’aurait pas fait faire mille kilomètres pour cela. Il attendait de moi que j’use de sa confidence dans le sens même où mon livre l’avait attiré. C’est fait ! Mais à dire vrai, ni lui, ni moi, n’aurions osé le faire du vivant du Général. »

 

D’après Michel Morin, le général de Gaulle n’a pu remettre cette Sainte Ampoule qu’au Vatican ou à un haut dignitaire de l’Eglise de France, mais le mystère reste entier.

 

Le baume de la Sainte Ampoule, dont on s’est servi, lors du sacre de Charles X en 1825, n’était donc pas le Saint Chrême original de Saint Rémy.

Comme l’écrit Eric Muraise, « tous les partis pouvaient porter au Dauphin un très grand intérêt diversement motivé. Les royalistes légitimistes de l’intérieur et les réseaux Atkins-Cormier ne pouvaient que lui vouloir du bien, les émigrés et les réseaux du genre de celui d’Antraigues pouvaient être plus indifférents, car après tout, le « parti des oncles » accédait aux pleins pouvoirs par la mort du Dauphin. Par contre, tous les républicains pouvaient concevoir que détenir le Dauphin « au privé » c’était prendre une sérieuse assurance au cas où la Révolution tournerait mal, et ils étaient le mieux placés pour réaliser une substitution. Mais pour tous, tuer le Dauphin ce n’était pas supprimer la Monarchie. Après Louis XVII, il y aurait encore les oncles, et, à défaut des oncles, les cousins.

Il n’est pas possible d’affirmer si Ruhl avait agit en liaison avec Hébert et Chaumette, parfaits gauchistes comme lui. Mais son geste, par rapport à l’affaire du Temple, montre que l’on avait envie de supprimer en apparence ce qui pouvait constituer un otage capital. Car ce qui peut être vrai pour le Dauphin l’est encore plus pour l’ampoule du Sacre.

Le Dauphin n’avait de valeur que par lui-même ; l’ampoule était l’otage de tous les rois à venir... »[77]

 

 

Pour clore ce chapitre, terminons par ce petit texte :

« Don Jaime de Bourbon, fils de Don Carlos, est le chef aîné de la branche masculine des Bourbons d’Espagne, et que, par sa grand-mère maternelle, la Duchesse de Parme, sœur du Comte de Chambord, il descend directement de Charles X.

Dans La Croix du 19 août 1930, voulant démontrer qu’en 1830 le sentiment populaire était favorable à Charles X, Don Jaime écrit ce qui suit :

« Le peuple catholique ne s’y trompait pas, et à ce point de vue, les visions de sainte Catherine Labouré sont, même pour l’incroyant, un témoignage historique de ce qu’il pensait : Je pleure, fait dire à la Vierge l’humble paysanne bourguignonne devenue Fille de la Charité, je pleure parce que le trône légitime va tomber. »

Ainsi, selon Don Jaime, le Ciel lui-même s’est prononcé en faveur de la légitimité du trône de Charles X !!!

Or, nous avons sous les yeux le texte original des paroles recueillies par la voyante le 18 juillet 1830, peu de jours par conséquent avant la Révolution qui se préparait. Ce texte est reproduit à la page 48 de l’ouvrage tout récent de M. l’abbé Crapez, intitulé : La Vénérable Catherine Labouré.

Voici le passage :

« Mon enfant… les temps sont très mauvais. Des malheurs vont fondre sur la France : le trône sera renversé ; le monde entier sera bouleversé par des malheurs de toutes sortes (la Sainte Vierge avait l’air très peiné en disant cela) ; mais venez au pied de cet autel, là les grâces seront répandues sur toutes les personnes qui les demanderont… »

 

Le texte original, on le voit, n’a qu’une ressemblance assez discutable ave celui de Mgr le Duc de Madrid, et le mot « légitime », qu’il convient d’écrire après celui de trône parait dû à sa seule initiative… »[78]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

VI] Les voyants de La Salette

 

 

 

1) Mélanie Calvat

 

 

En lisant certaines lettres de Mélanie Calvat au chanoine de Brandt, certaines personnes pourraient penser que Mélanie Calvat croyait que Naundorff n’était pas Louis XVII. Par objectivité, nous allons mettre ci-dessous toutes ces lettres :

 

Lettre de Mélanie à M. le Chanoine de Brandt

Castellamare, 29 janvier 1883.

« J’ai reçu hier un petit journal : La Légitimité. Le bon Monsieur Rigaud aura, sans doute, encouragé cette publicité ; mais nous ne devons pas perdre notre temps dans ces affaires. Dans ce moment, la France ne veut pas de roi ; et quand le moment sera venu, Dieu trouvera le roi à donner à la France humiliée jusqu’au centre de la terre. Les frères de Madame la Princesse Amélie sont tous protestants, et celui qui s’est fait baptiser il y a quelques années ne l’a fait que pour pouvoir plus facilement monter sur le trône de France, et non par principe de foi et de religion. Quand la France sera catholique, elle voudra un roi foncièrement catholique. »[79]

 

Lettre de Mélanie à M. le Chanoine de Brandt

Castellamare, 14 avril 1884.

« M. Roubaud tombe dans l’espace avec ses Naundorff. Il me semble qu’il n’y a plus de trois mois que ce dernier a reçu le baptême. Or, recevoir le baptême pour avoir une couronne mortelle, ce n’est pas l’acte d’un vrai chrétien. Quand il sera temps, le bon Dieu procurera à la France la personne qu’il lui faudra ; pour le moment elle ne veut personne, pas même le bon Dieu. Notre affaire à nous c’est de prier, supplier le bon Dieu d’avoir pitié de notre état et de nous faire miséricorde. »[80]

 

Lettre de Mélanie à M. le Chanoine de Brandt

Castellamare, 29 avril 1884.

« Avec votre bonne lettre j’ai reçu celle du bon monsieur Roubaud que j’ai lue avec tristesse de cœur : et je me disais à moi-même : Eh ! Comment un prêtre, un ministre de Jésus-Christ, un Prince de la maison royale de Dieu peut-il avoir tant d’intérêt pour une personne inconnue qui se dit être le grand Monarque ? Eh ! Fût-il vraiment un prince légitime, en ce moment de crise, de bouleversement européen où les hommes font la guerre à Dieu, à la religion, blasphèment le saint nom de Dieu et se livrent avec frénésie à toutes sortes de passions, se trouve-t-il encore des prêtres qui cherchent un libérateur en dehors de Dieu ? Comment le clergé entier n’est-il pas occupé à prier, pleurer et faire pénitence ? Ne le voit-on pas user les gradins des saints autels, demandant grâce, miséricorde au Seigneur et la force de pouvoir verser son sang pour la foi ? Et par conséquent, ne le voit-on pas occupé à confesser, à instruire, encourager et consoler les âmes ?

Je sais bien que, ordinairement, le bon Dieu se sert des hommes pour rétablir l’ordre et la paix, comme il se servit de Napoléon Ier, dans le temps de la Terreur ; et il se servira encore des hommes comme autrefois jusqu’à la fin du monde. Mais, qui doit nous envoyer cet homme ? N’est-ce pas Dieu ? Et Dieu nous donnera un roi, et un roi auquel on ne pense pas, et il nous le donnera après les fléaux petits et grands, après que le sang sera versé et il ne sera versé ni cette année, ni l’année prochaine, ni l’année d’après. Mais Dieu ne cessera pendant cette période de nous punir, tantôt à un endroit, tantôt à un autre, et cela par pure miséricorde, pour nous faire entrer en nous-mêmes et nous convertir. Peut-être que je me trompe, mais pour moi, je croirais me défier de la bonté du bon Dieu envers nous, si je m’occupais du Roi futur, surtout en ces temps-ci, où nous devrions, la face contre terre, prier, supplier le bon Dieu d’avoir pitié et miséricorde de nous.

[…]

P.-S. – Par la lettre de M. Roubaud il me semble qu’il a son parti-pris pour Ch. N. Je n’ai pas cru devoir entrer en discussion avec lui : je crois que c’est inutile.

Le prince Charles ne pensait pas à entrer dans notre religion. Madame Amélie fut conseillée par quelques prêtres (deux ou trois) disant que l’on trouverait des difficultés que le Prince Charles fût protestant, qu’il fallait donc l’induire à se faire catholique. Mme Amélie partit et alla rejoindre le prince Charles, qui ne se rendit aux prières de Mme Amélie que quelques années après et quand il vit son parti s’augmenter ? (Cela reste entre nous). »[81]

 

Lettre de Mélanie à M. le Chanoine de Brandt

Cannes, 10 octobre 1885.

« On m’a écrit de Lyon que la nouvelle Jeanne d’Arc [Mathilde Marchat][82] a son drapeau et sa brillante armure : elle rentrera en France avec deux cent mille soldats Hollandais et Américains ; elle ira prendre le grand roi (Naundorff), le fera baptiser avec grande pompe, et puis détruira tous les ennemis de la Sainte Eglise. J’ai répondu que si la France, le front dans la poussière, faisait la pénitence des Ninivites (quoique elle soit plus coupable), sa pénitence serait sa Jeanne d’Arc ; que sans cela il n’y a pas de Jeanne d’Arc pour la France : il n’y a que de grands châtiments. »[83]

 

Lettre de Mélanie à M. le Chanoine de Brandt

Cannes, 29 janvier 1886.

« L’abbé Rigaud, après plus d’un an de silence avec moi, m’a écrit et est toujours de plus en plus plongé dans ses Naundorff et dans sa Jeanne d’Arc moderne. Patience. »[84]

 

Lettre de Mélanie à M. le Chanoine de Brandt

Cannes, 31 janvier 1886.

« C’est bien fâcheux que les pauvres Naundorff se croient quelque chose de grand ; et, malheureusement, on les berce dans l’espoir qu’ils monteront sur le trône de France. Nous n’avons besoin, en ce moment, que de réparation, de pénitence et de revenir sincèrement à Dieu. »[85]

 

Lettre de Mélanie à M. le Chanoine de Brandt

Le Cannet, 13 août 1888.

« Dernièrement, M. l’abbé Rigaud a, de nouveau, écrit à une personne que, plus que jamais, il est convaincu que le roi de France est son N. Charles XI. Cela fait pitié que ce pauvre prêtre, qui d’ailleurs serait si bon, s’égare dans cette affaire. »[86]

 

Lettre de Mélanie à M. le Chanoine de Brandt

Le Cannet, 26 octobre 1888.

« Je ne sais, mon très Révérend Père, que cela : le Préfet de la Sacrée Congrégation maintient l’ordonnance de Mgr l’Evêque de Chartres au sujet de la voyante [Mathilde Marchat]. En conséquence elle est privée de la communion ; non seulement elle, mais encore sa Supérieure, les autres sœurs, le portier et sa femme. Voilà donc Naundorff arrêté dans sa course ; mais il sera aussi bien arrêté par sa propre sœur, Marie-Antoinette : peu à peu le jour se fait sur cette famille, non pour autre chose, mais par les travers de l’inconduite des princes. A Dieu tout est présent.

Je suis bien fâchée que Mgr de Grenoble… se soit fourvoyé avec sa fausse visionnaire de Diémoz. »[87]

 

Lettre de Mélanie à M. le Chanoine de Brandt

Marseille, 7 novembre 1890.

« Le pauvre M. Rigaud me fait regret : l’état d’abandon et d’isolement où le laisse son évêque me navre le cœur. Il me semble que depuis quelques temps il ne parle plus des Naundorff ; et puis s’il y croit ce n’est pas un crime ; tandis que c’en est un de dénigrer un prêtre et de l’exposer à souffrir de la faim. Il y a assez de prêtres qui parlent du Comte de Paris, qui, comme personne, vaut peut-être moins que les Naundorff. Mais, d’après ce que m’écrit M. Rigaud, ce n’est pas à cause de ses opinions politiques qu’il est persécuté, mais seulement parce qu’il prêche la dévotion à Notre-Dame de la Salette. »[88]

 

Une lecture attentive de ces lettres nous montre que dans aucune de celles-ci, Mélanie affirme que Naundorff n’est pas Louis XVII. Elle se montre juste, à l’époque, hostile à un soutien politique des Naundorff.

 

En effet, Mélanie Calvat croyait bien que Naundorff était Louis XVII.

 

Voici une lettre de Mélanie de La Salette du 12 juin 1895 à Mlle Vernet :

« Ordinairement je vais à la messe de quatre heures. Ce matin, voulant autant que possible me rapprocher en union avec mes amis de Paris, je suis allée à la dernière messe qui se dit à huit heures ; et la communion, comme de juste, je l'ai faite en action de grâces pour l'heureuse évasion du Dauphin Louis XVII. »[89]

(Si l’évasion du Dauphin n’a aucune incidence pour l’histoire future, pourquoi Mélanie est-elle heureuse de ce fait ?)

 

Mélanie Calvat affirme également : « Le grand triomphe de l’Eglise se verra sous la Pasteur Angélique avec l’Ange terrestre de la Survivance du Roi Martyr. »[90]

 

Mais surtout, voici ce que l’on peut lire, dans le Journal de l'Abbé Combe, Dernières années de Sœur Marie de la Croix, Bergère de la Salette, Editions Pierre Téqui, 1978, pages 176-177 :

« - Pour la deuxième fois, elle aborde la question des Naundorff, mais cette fois-ci elle l'aborde d'une façon peu banale.

 - Mon Père, vous savez qu'il n'y a pas de famille d'Orléans ? Que les princes d'Orléans ne sont pas des Bourbons ?

 - Comment peut-on savoir avec certitude ? Vous voulez parler de l'affaire Chiappini ?

 - Vous savez pourtant ce qui s'est passé !

 - Je sais ce qu'on raconte avec documents à l'appui, mais il faudrait davantage pour que je dise, c'est certain ! Savez-vous par révélations que cet échange d'enfants eut lieu ? Répondez sans détour.

 - Oui, mon Père, vous savez, reprit-elle, que la famille Naundorff descend de Louis XVII.

 - Je vous fais la même réponse, je n'en ai pas la certitude absolue. Dieu vous l'a-t-il révélé ?

 - L'Histoire suffit, mon Père, pour vous convaincre sans recourir à une révélation.

 - Il peut y avoir des dessous que j'ignore. Répondez donc à ma question. Votre « Frère » [c’est ainsi que Mélanie nommait l’Enfant Jésus, qu’elle voyait quotidiennement] vous a-t-il dit qu'ils descendent de Louis XVII ?

 - Oui, mon Père.

 - Me permettez-vous de faire connaître votre réponse à leurs partisans ?

 - Pas maintenant, mais après sa mort.

 - Monteront-ils sur le trône ?

Elle a refusé de répondre. En vain j'ai tourné autour de la question pour deviner sa pensée ; elle a échappé à mes ruses ; je n'ai obtenu d'elle qu'un peut-être. Elle m'a laissé ignorer si les Bourbons sont définitivement rejetés ou s'ils le sont conditionnellement. Elle semble reprocher à la famille de ne pas se convertir sincèrement au catholicisme sans aucun motif politique (voir ses lettres).

 - Je crois pourtant ma Sœur, que vous avez encouragé la princesse Amélie [fille de Louis XVII] à espérer.

 - Non, mon Père. J'ai reproché à la famille [Naundorff descendant de Louis XVII] de se convertir dans le but de remonter sur le trône. Ce motif ne plaît pas à Dieu.

 - Alors si l'héritier, l'aîné de la famille était un très bon chrétien, Dieu pourrait lui rendre le royaume de ses Pères ?

 - Peut-être (elle a positivement refusé de dire oui). »

 

Mélanie Calvat croit que Naundorff est Louis XVII.

Cependant, elle semble, à son époque, réservée sur la possibilité d’un retour des descendants de Louis XVII-Naundorff sur le trône.

La première des raisons, c’est que la plupart des correspondants et amis prêtres de Mélanie Calvat étaient naundorffistes, et que certains d’entre eux croyaient vraiment que le prétendant naundorffiste d’alors, Charles XI de droit, allait monter sur le trône. Et elle savait très bien que Charles XI n’allait pas monter sur le trône, que les temps n’étaient pas encore venus pour qu’un roi de nouveau règne.

De plus, certains des amis naundorffistes de Mélanie, étaient naundorffistes parce qu’ils croyaient à des voyantes qui avaient pris fait et cause pour Charles XI et qui voyaient en lui le Grand Monarque. Ces voyantes (Mathilde Marchat de Loigny, Marie-Louise de Diémoz et Joséphine Reverdy), croyait-elle, étaient abusées par le Malin.

 

Elle écrit ainsi par exemple à M. le Chanoine de Brandt :

« Galatina, 22 novembre 1892.

M. l’abbé Rigaud a été trompé par les Naundorff et par la voyante de Loigny. Je crois avoir fait auprès de lui ce que, devant Dieu, je croyais bon pour l’en détourner, et suis allée jusqu’à lui dire que je refuserais ses Annales, si j’y lisais encore de la politique. Je ne pouvais pas trop lui parler clair, à cause de sa précipitation à imprimer mes lettres, tout en atténuant certains passages qui ne lui plaisaient pas ! Que de fois il m’avait promis de ne plus rien écrire sur les Naundorff… mais la tentation était trop forte chez lui. Que Dieu l’éclaire et l’éloigne une bonne fois de sa Geneviève de Loigny. »[91]

Elle savait très bien que Mathilde Marchat de Loigny abusait ses partisans, quand elle prédisait que Charles XI serait le Grand Monarque.

Enfin, elle ne voulait pas que l’on s’occupe de politique pour faire monter un roi sur le trône, mais elle voulait et insistait d’abord sur l’importance de la pénitence, de notre propre conversion et la conversion des pêcheurs, avant de s’occuper de politique humaine. Comme elle l’écrit à un curé :

« Castellamare, 3 novembre 1881

Monsieur le Curé,

… Nous sommes trop dans le matériel, nous pensons trop à la manière humaine. Ce ne seront pas les hommes qui mettront le Roi sur le trône de France. Ce sera le bon Dieu qui le conduira quand la France aura été lavée ; elle en a besoin ; maintenant la boue lui couvre les yeux et elle n’est pas en état de comprendre et d’être dans la vérité… »

 

Les 4 principaux correspondants de Mélanie Calvat, et pour lesquels elle manifeste la plus grande vénération et la plus vive sympathie sont : le chanoine de Brandt, l’abbé Le Baillif, l’abbé I.-F. Roubaud, l’abbé Combe.[92]

Tous sont naundorffistes, sauf le chanoine de Brandt, qui est seulement survivantiste.[93]

Il faut ajouter également comme ami naundorffiste de Mélanie l’abbé Hector Rigaux (1841-1930), curé d’Argoeuves (diocèse d’Amiens)[94] ; Mgr Ernest Rigaud, prêtre du diocèse de Limoges, directeur des Annales des Croisés de Marie ; et le chanoine de Taxis.[95]

Ce sont des amis naundorffistes qui aidèrent Mélanie plusieurs fois. Voici un exemple :

Le procès en appel à Dijon[96] :

« Un second procès se préparait.

Revenue dans sa retraite, « au fond de l’Italie » Mélanie ignore que quelques journaux ont mis le public au fait du procès de Chalon. C’étaient, comme on peut s’y attendre, des organes de l’opposition à la République laïcisatrice. Dans ce nombre, une feuille périodique bataillait pour la cause royaliste et l’hérédité des Naundorff. C’était la Légitimité, revue mensuelle. Sa secrétaire, Mademoiselle Vernet, était la fille d’une employée des postes qui avait été receveuse à La Mûre (Isère). Mademoiselle Vernet avait été élevée dans la dévotion à La Salette. Elle prit fait et cause pour Mélanie, et lui écrivit pour se mettre, elle et son collègue de la Légitimité, Monsieur Schmid, à sa disposition pour préparer le procès en appel et lui assurer une publicité favorable. Isolée de tout, Mélanie fut touchée de cet intérêt manifesté gratuitement par des cœurs sincères. Santé délicate déjà marquée par une mort prochaine, Mlle Vernet avait une piété angélique qui colorait d’apostolat son utopie patriotique. Monsieur Schmid semble assez le type du publiciste catholique de l’époque, agressif dans ses écrits et timide dans ses actes, membre enthousiaste de sociétés éphémères, aussi rempli de bonnes intentions que dénué de talent, très brave homme au demeurant. Il donna à Mélanie – qui le nomme son vénéré Frère car il voulait s’affilier aux Apôtres des derniers temps – quelques joies et pas mal de déceptions.

Une correspondance suivie s’engage alors (du 21 avril 1894 au 2 septembre 1897) d’abord entre Mélanie et Mlle Vernet, puis entre Mélanie et M. Schmid.

Pour mieux étouffer sa défense, celui-ci lui pose mille questions sur sa vie privée, l’oblige à revenir sur les détails de l’Apparition et tire d’elle des confidences que, sans cela elle n’eut jamais livrées.

Par lui, la voilà, - elle si lointaine, si étrangère au monde – prise à témoin dans toutes les escarmouches et même les scandales du journalisme parisien de la fin du XIXème siècle. Elle est abonné à la Libre Parole, qui publiera Le Secret de La Salette en 1895, elle reçoit les publications de Léo Taxil ; son jugement est demandé sur Rochefort, Gaston Méry, etc. ; elle est consultée sur les formes de la lutte anti-maçonnique ; et, sans initiation préalable, la bergère de la sainte montagne est plongée dans les coulisses des Ligues religieuses et politiques qui sont le climat de ses correspondants… Surprenante, vivante correspondance.

C’est à travers elle qu’on peut suivre le procès de Dijon. Mélanie ne bougea pas de Galatina. Monsieur Schmid lui procura un avocat parisien, - collaborateur de la Légitimité – Robinet de Cléry. L’avoué de Dijon s’acquitta consciencieusement de son office. Le procès se plaida du 15 mai au 19 juin 1895. »

[…]

« Malgré déceptions et épreuves, le désir de revoir La Salette et sa patrie vivait toujours au cœur de l’exilée. Elle suivait les évènements de France avec émotion…

M. Schmid l’intéressait aux efforts des anti-maçons, à la Ligue du Labarum, à la compagnie des chevaliers de St-Georges, etc. »

« Elle ne reste à La Salette que la journée, revient à Marseille, et, de là, sur l’appel de Schmid, elle part pour Paris le 21 mai… Elle y séjourne onze jours bien remplis par la visite de toutes les églises que lui fait son guide, M. Schmid… Elle l’accompagna – avec la compagnie des chevaliers de St-Georges – au pèlerinage de Longpont. »[97]

 

Nous avons vu que Mélanie et Amélie de Bourbon se sont écrites.

Voici ces lettres :

 

 

 

 

Voici la lettre qu’Amélie de Bourbon écrivit à Mélanie[98] :

« 9 avril 1881

Chère Sœur Marie de la Croix,

Pour l’amour de Jésus, vous souffrez avec courage les persécutions des contradicteurs de la vérité céleste.

Pour l’amour de mon père, j’affronte le courroux de ses assassins politiques.

Votre mission est plus glorieuse : elle vient du Ciel.

La mienne, toute terrestre, y remonte par la foi.

Nous sommes sœurs par la souffrance, et comme telle comptez sur tout mon dévouement et mon entière affection.

Amélie de Bourbon

Petite fille de Louis XVI. »

 

Et voici la réponse de Mélanie :

 

« Castellamare (Italie) 23 avril 1881

Madame la Princesse,

Que Jésus soit aimé de tous les cœurs !...

Je prends une bien large part à toutes vos peines et souffrances. Puisse le divin Maître et la douce Vierge Marie les adoucir et avoir en même temps pitié de notre malheureuse France !

Mais, vous le savez, Madame la Princesse, les grandes âmes ne se forment que sous le manteau de la Croix, pour devenir plus dignes, au moment venu, d’être de vrais instruments, pour l’œuvre de Dieu, l’Eglise et le salut de la France.

Je ne cesse, malgré ma grande indignité, de prier tous les jours le bon Dieu, afin qu’il abrège les châtiments que méritent nos péchés et nous donne notre Roi, la Fleur de Lys, non parce que nous le méritons, mais par pure miséricorde.

J’espère que le Cœur de Jésus se laissera fléchir aux prières de tant d’âmes qui le prient, et que bientôt Madame la Princesse unira ses actions de grâces à la France régénérée par son Roi légitime.

Agréez l’hommage du plus profond respect avec lequel j’ai l’honneur d’être, Madame la Princesse, votre très humble et très soumise indigne servante.

Marie de la Croix, née Mélanie Calvat. »

 

Voici sur cette lettre ce que déclare Mélanie à M. le Chanoine de Brandt

« Castellamare, 1er août 1881

J’ai lu la brochure de l’abbé Rigaud. Je crois qu’il va faire un petit ouvrage pour prouver l’existence des petits-fils du Roi-Martyr. Il m’a invité plusieurs fois à écrie à Mme Amélie de Bourbon ; je ne répondais jamais sur cette affaire ; alors, il a fait écrire une lettre par Mme Amélie, qu’il m’a fait parvenir ; j’ai du répondre à cette lettre, et, comme ma réponse devait être ouverte, j’ai écrit une lettre qui ne donne aucune lumière sur ce que l’on désirait savoir ; et malgré cela, on a pris copie de ma réponse, qui est arrivée à Rome. Dieu soit béni de tout. »[99]

 

Voici maintenant une deuxième lettre de Mélanie à Amélie :

« Castellamare, 21 novembre 1881

Madame la Princesse,

Je désire ardemment pour notre pauvre France la monarchie très chrétienne. Elle viendra, mais non par les hommes. Ce sera Dieu lui-même qui fera tout. C’est un roi, mais un roi très chrétien qu’il faut à la France. Travaillez à faire entrer dans le sein de l’Eglise les membres de votre famille. Confions-nous en Dieu et espérons que Notre-Dame de la Salette arrangera tout pour le mieux.

Je pense souvent à vous et compatis à toutes vos peines. »

 

Docile aux conseils de l’enfant de la Salette, Madame Amélie de Bourbon s’est employée avec zèle à la conversion des membres de sa famille, et non sans succès, grâce à Dieu.

 

 

2) Maximin Giraud

 

 

La rencontre Maximin et Richemont :[100]

 

 

A l’origine un certain Bonnefous, aveyronnais, qui devint frère mariste, fit la connaissance de Maximin au cours d’un pèlerinage à la Salette et s’intéressa à son avenir.

Dans ses mémoires Maximin semble attribuer à un pèlerin qu’il ne nomme pas, mais en qui on devine facilement le Frère Bonnefous, l’intention de le constituer fondateur d’un ordre qu’un de ses amis religieux défunt s’était cru appelé à créer. Le Berger s’en amuse : « Un fondateur de quinze ans ! ». Mais tout porte à bien à croire que Bonnefous fut le promoteur, au moins spirituel, du voyage à Ars.

Il envisageait de la faire entrer chez les maristes de Lyon. Un marchand orfèvre de Paris, Monsieur Houzelot, s’était engager à payer la pension. Il se trouve que Bonnefous et Houzelot étaient l’un et l’autre d’ardents partisans du Baron de Richemont, l’un des aventuriers prétendant être Louis XVII.

Le jeudi 19 septembre 1850, Eugène Verrier et (de) Brayer, présents à la Salette, organisent l’équipée à Lyon et Ars avec l’aide du frère mariste Bonnefous.

Après « l’incident d’Ars », ils font escale à Lyon. Le jeudi 26 septembre, le docteur Pictet, informé de la présence du berger à Lyon vient l’inviter à une réception que la Comtesse d’Apchier donnera chez elle, place Bellecour, le lendemain, en l’honneur – mais est-ce bien encore une coïncidence ? – du baron de Richemont dont les partisans semblent décidément s’attacher aux pas de Maximin.

A la réception de Madame d’Apchier, où sont présents le docteur Pictet, un M. de Leudeville, l’abbé Nicod, Maximin qui a identifié Richemont à cause de ses favoris fait devant lui le récit de l’Apparition. Mais il reste absolument muet sur son secret qui doit pourtant intriguer furieusement son auditoire. Personne cependant ne pose de questions.

Et brutalement, l’enfant qui se sent bien dépaysé dans cette réunion mondaine, dit à Monsieur Pictet : « Allons nous-en ! » et il gagne aussitôt la porte comme il avait coutume de la faire à Corps quand il avait été « embétéyé » toute une journée par les pèlerins. »

Maximin n’a donc nullement reconnu en Richemont le descendant de Louis XVI.

 

 

Dans une déclaration écrite par Maximin, et portée au curé d’Ars par Messieurs Rousselot et Mélin, député à Ars par Mgr de Bruillard, on peut lire :

« Je soussigné, Maximin Giraud, pour rendre hommage à la vérité et pour la plus grande gloire de Dieu, en l’honneur de la Sainte Vierge, atteste les faits suivants :

[…]

4) Que je n’ai jamais dit que mon secret concernait Louis XVII

[…]

Petit séminaire de Grenoble, le 2 novembre 1850. »

 

Il n’a jamais dit que son secret concernait Louis XVII, mais il n’a pas dit le contraire non plus. Comme il n’a rien dit de son secret (sinon ce ne serait plus un secret…), il n’a forcément rien dit sur Louis XVII.

En fait, il écrit ceci pour stopper les mensonges des richemontistes qui écrivent alors que lors de la réception chez la Comtesse d’Apchier, Maximin reconnue Richemont comme Louis XVII.

 

A propos des richemontistes qui avaient accompagné Maximin dans le voyage à Ars et Lyon, voici une lettre de la comtesse de Brye qui répondait à un prêtre qui lui avait demandé de publier la correspondance d’Eugène Verrier :

« Ranville (Calvados) 29 novembre 1905

Monsieur l’abbé,

Je ne suis que la nièce de monsieur Eugène Verrier, mais je ne doute pas que sa petite-fille, Mme de Préville ne vous donne toute latitude de publier les lettres. […]

Quant au descendant de Louis XVI, mon oncle avait cru le reconnaître dans un Baron de Richemont, auquel même il avait donné l’hospitalité. Il semble prouvé que c’était un imposteur et que le vrai est un Naundorff, je l’ai vu plusieurs fois à Riva Bella et chez le Comtesse Le Gonidec à Paris.

Veuillez agréer, Monsieur l’abbé, l’expression de mes sentiments les plus respectueux.

Comtesse de Brye. »[101]

 

 

Le Secret de Maximin concerne-t-il Louis XVII ?

 

 

La princesse Amélie le croyait. Voici une lettre inédite, publié par La Légitimité d’avril-mai-juin 1920, pages 272-273 :

Lettre d’Amélie de Bourbon, à un des premiers prêtres convertis à la cause de la Survivance : M. l’abbé Emile Le Baillif, alors curé de Berville-en-Roumois (Eure), décédé le 1er mars 1898, qui avait écrit un ouvrage sur les voyants de la Salette :

« Le Logis, 24 octobre 1881

Monsieur le curé,

C’est avec un vif intérêt que j’ai suivi la marche de vos impressions, qui vous ont conduit, enfin, à une conviction entière de la vérité historique concernant le fils de Louis XVI. J’ai éprouvé une grande consolation ; et la pensée que les lumières que vous avez acquises sur la cause vous serviront à ramener beaucoup d’égarés, me réjouit également. Vous le savez, l’Eglise et la légitimité vraie, que le malheur a toutes les deux courbées dans la souffrance, sont prédestinées à se relever ensemble. Vous travaillez donc autant pour elle que pour nous, en répandant la vérité politique si longtemps défigurée aux yeux de la France.

Je suis heureuse de connaître Maximin tel que ses lettres le représentent, et je vous remercie de m’avoir procuré cette satisfaction. Il est admirable, mais je ne sais auquel des deux donner la préférence. La lettre que Mélanie vous a adressée à son sujet, porte un cachet que rien ne surpasse. C’est un cri de son grand cœur qui m’a fait verser des larmes d’admiration et d’attendrissement. Oh ! Que Notre-Dame de la Salette a célestement doué les âmes de ses Messagers !

Vous n’êtes pas content, Monsieur le curé, de ce que je ne désire pas que vous rendiez publique la lettre que Mélanie m’a adressée[102] ; mais voici mes raisons :

1e La pauvre enfant a déjà trop souffert pour ne pas empêcher que nos adversaires lui fassent du mal.

2e Il me répugne de me servir de ses paroles comme un moyen politique, tels que l’on fait les partisans de Richemont et de Chambord.

De plus, souffrez toute ma franchise, très honoré Monsieur le curé ; je ne regrette pas que le chapitre escamoté par Péladan n’eût pas paru, il n’est pas assez accentué. Lorsque vous parlerez de nous, veuillez le faire sans voile et telle que se montre la vérité à vos yeux. Il est évident que le ciel s’est manifesté en faveur de mon royal et si infortuné Père, la mission de Martin auprès de Louis XVIII en est une preuve ; et, comme jusqu’ici le secret de Maximin est resté lettre close, on peut présumer qu’il concerne un Prince qui n’a rien de commun avec le Comte de Chambord. S’il le concernait, on le saurait depuis longtemps. Or, la véritable légitimité ayant été conservée dans la Survivance du Roi-Martyr, le secret doit la concerner.

Recevez, Monsieur le curé, l’assurance de mes sentiments de reconnaissance et de haute estime pour vous.

Amélie de Bourbon,

Petite-fille du Roi-Martyr. »

 

Qu’en est-il réellement ? Il semble bien que oui.

Maximin Giraud, le Berger de la Salette avait reçu ordre de la Sainte Vierge de révéler la Survivance de Louis XVII et de sa descendance au Comte de Chambord.

 

En avril 1865, il se rendit donc à Frohsdorf, grâce à la Marquise de Pignerolles.[103]

A ce moment, le secrétaire du Prince était le Comte de Vanssay qui a rédigé pour sa famille – dont le Marquis de La Franquerie tiens la copie du document – le compte rendu de l’entretien :

« Je vis que le Comte de Chambord était ému et parla longuement et avec beaucoup de bonté au jeune voyant. Quand Maximin quitta la pièce, tout ému, le Prince se tourna vers moi : Maintenant j’ai la certitude que mon cousin Louis XVII existe. Je ne monterai donc pas sur le trône de France. Mais Dieu veut que nous gardions le secret. C’est lui seul qui se réserve de rétablir la royauté. »

Et le comte de Vanssay ajoute pour ses neveux et petits-neveux :

« Surtout qu’ils gardent l’espérance qu’un jour Dieu ramènera sur le Trône de France le descendant du lys à la tête coupée et que notre chère Patrie redevenue la Fille Aînée de l’Eglise retrouvera sa grandeur et sa gloire. »[104]

 

En 1873, Maximin rencontre pour la deuxième fois le Comte de Chambord à Frohsdorf : « Je suis venu vous dire qu’il ne fallait pas entreprendre de devenir roi de France, que cela ne se peut pas et vous savez pourquoi. » Cette entrevue est attestée par le Général de Cornulier-Lucinière, MM. Gabaudan et Canet et les R.P. Brisseau et Perrin.[105]

Cette entrevue est confirmée par le témoignage de M. De Montbel. Voici ce qu’écrit Mgr Rigaud, dans les Annales des Croisés de Marie, dont il est le directeur : 

« Peu de temps avant sa mort, Maximin partit pour Goritz, où il eut une longue conversation, en présence de M. de Montbel, avec le Comte de Chambord, qui fut profondément troublé de cette entrevue.

M. de Montbel a répété ensuite à Adrien Péladan tous les détails de l’entrevue, en ajoutant : « Si certains, qui ont partagé les idées de Martin en 1817, savaient ceci, ils diraient que Maximin avait reçu pour Henri V la mission dont le laboureur de Gallardon fut chargé pour Louis XVIII, et m’est avis qu’ils auraient raison. »

 

Voici ce témoignage personnel, publié par de P. de Valamont (pseudonyme de M. de Montbel) :

« Je déclare sur la foi du serment, que le confident du Comte de Chambord m’a dit un jour ce que je répète. Il ajouta : « Si certaines personnes, qui ont partagé les idées de Martin, en 1817, savaient ceci, ils diraient que Maximin avait reçu pour Henri V la mission dont le laboureur Gallardon fut chargé pour Louis XVIII. »

Peu de temps après cet évènement, Henri V, de son exil, fit ériger un riche autel de marbre dans la basilique de la Salette. »[106]

 

Certains affirment que Maximin est resté jusqu’à sa mort partisan du Comte de Chambord, trompé qu’il fut sans doute par le nom d’Henry le Boiteux ?

Non, en fait, il ne se trompait pas.

En raison de l’engouement des royalistes pour le Comte de Chambord[107] ; en raison aussi de l’honnêteté et de la piété du Comte de Chambord, Léon XIII comptait sur lui, pour placer sur le trône la branche aînée ; quitte à se laisser lui-même, mettre en possession d’abord, afin que, une fois le pouvoir en main, et plus que jamais tenant réunis tous les vouloirs des royalistes, il ait, de suite, comme premier acte de justice, déclaré la vérité, la vérité toute entière, en désignant le fils de Louis XVII comme représentant le droit divin au trône… dont lui, Henri V, se serait hâter de descendre. En un mot, le Comte de Chambord devait prendre le trône, mais seulement comme lieutenant de son cousin, devant lequel les royalistes se seraient inclinés, du moment que l’ordre leur en eût été donné par celui en qui ils croyaient aveuglément !

Maximin disait au Comte de Chambord d’accepter le trône de France, puisqu’on le reconnaissait, mais à condition expresse de faire connaître le véritable héritier et de le placer lui-même sur le trône.[108]

 

Maximin Giraud est mort sans avoir publié son secret. Mais un jour, le cardinal Antonelli en remit une copie à la duchesse de Clermont-Tonnerre. Elle a été publiée par A. Péladan dans les Annales du Surnaturel en 1888. Mais cette copie est incomplète. Le cardinal Antonelli a jugé bon, pour des raisons à lui connues, d’en supprimer deux passages.[109]

 

L’analyse du secret a été faite d’une façon très complète par Mgr Rigaud, directeur des Annales des Croisés de Marie. Extrait :

« Avant de mourir, Maximin confia à sa mère adoptive, Mme Jourdain, que son secret concernait un descendant du Roi-Martyr. [...]

Il y a une soixantaine d’année, M. J. P…, consulteur de l’Index, écrivait à Mme Amélie, fille aînée de Louis XVII :

« Madame, le secret de Maximin concerne très réellement votre famille. »

Mgr Rigaud publia cette lettre dans ses Annales de juin 1889, et ne fut pas démenti par Rome. »

Voici également une lettre de Mgr de Brandt à l’abbé E. Rigaud :

« D’après mes renseignements puisés en haut lieu à Rome, on n’en fait plus mystère : le Secret de Maximin concerne le descendance de Louis XVI. »

 

Mgr Fava, évêque de Grenoble, a lu et connaît le secret de Maximin in extenso. Or, Mgr Fava a été en correspondance avec le Prince naundorffiste Adelberth. Connaître « in extenso » le Secret de Maximin, et correspondre avec les petits-fils méconnus du Roi-Martyr, pour un évêque de Grenoble, c’est de toute force !

Mgr Fava eut, avec plusieurs membres de la Survivance, des relations personnelles pleine de déférence et de sympathie. Il reçu à sa table la princesse Amélie.

 

Bref, tout nous confirme dans la conviction que dans son secret à Maximin, la Reine des Prophètes a très réellement annoncée la réhabilitation de la descendance méconnue, repoussée et proscrite de notre Roi-Martyr.

 

 

Certains pourraient peut-être nous dire : Comment expliquer que Mélanie Calvat soit Naundorffiste, et Maximin Giraud juste survivantiste, sans s’être prononcé pour ou contre Naundorff ?

Tout simplement parce que les deux voyants avaient chacun deux missions différentes.

Maximin n’a pas eu toutes les faveurs qu’a eu Mélanie.

De même que Mélanie, elle, a vu le visage de la Vierge et rencontré son regard ; lui, il n’a pu apercevoir, entre le corps et la coiffure, qu’une clarté qui l’éblouissait.

 

Pour terminer, petit signe de la Providence, Madame Prud’homme, abonnée à la Légitimité, est décédée à Grenoble le 21 juin 1921. Elle était la cousine de Maximin Giraud, le petit berger de la Salette et eut l’honneur de recevoir le prince naundorffiste Jean de Bourbon à l’un de ses pèlerinages au céleste sanctuaire.[110]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

VII] Le Comte de Chambord

 

 

 

Nous avons vu que Maximin avait donné au Comte de Chambord la certitude que Louis XVII vivait et avait une descendance.

Voici d’autres témoignages qui confirme les doutes, puis la certitude qu’a eu le Comte de Chambord sur la survivance de Louis XVII.

 

D’après une déclaration de M. Alexandre de Monti, rapportée par M. Le marquis de Clancarthy et confirmée en 1909 par M. de la Roche-Billou, le Comte de Chambord avait un jour chargé son chambellan et confident Edouard de Monti, frère d’Alexandre, de faire toutes les recherches nécessaires pour établir si l’évasion avait eu lieu véritablement ; et, celui-ci, après les recherches les plus consciencieuses, avait rapporté à son Prince que le Dauphin avait été en effet enlevé du Temple et conduit en Vendée, et ensuite qu’il avait été là (aux Sables-d’Olonne) embarqué... pour une destination inconnue...[111]

 

« Voici les paroles de monsieur du Verne au chanoine Chapeau, de Blois, qui nous les a citées bien des fois :

C’était au cours d’un voyage en 1853 ; l’un des fidèles du Comte de Chambord lui dit ex abrupto : « Il serait temps, Monseigneur, que vous fassiez connaître au Peuple Français que vous êtes prêt à faire son bonheur en montant sur le trône ». Le Prince resta pensif quelques secondes et répondit : « Pour cela, mon cher ami, il me faudrait être bien-sûr de mon droit ». Stupeur des personnes présentes, dont Monsieur du Verne, mais aucune n’osa demander des éclaircissements. »[112]

Il y avait doute chez ce Prince, mais, semble-t-il, pas une certitude, par manque d’information. Il n’eut de certitude absolue qu’après la visite de Maximin en 1865.

 

Nous avons le témoignage d’un chanoine, ancien secrétaire de Mgr Pie, évêque de Poitiers. Après la guerre, vers 1873, Mgr Pie rencontra en Suisse le Comte de Chambord et il lui demanda d’accéder au désir qui se manifestait, à cette époque, de le voir revenir en France, pour s’emparer du pouvoir. Mais le prince, à plusieurs reprises, lui aurait répondu : « Non, non, je ne puis ; ce n’est pas ma place, elle appartient à un autre ! »[113]

Voici ce dialogue :

« _ Monsieur le chanoine, que pensez-vous de la survivance de Louis XVII ?

_ Cher abbé, j’ai peine à y croire. Cependant, voici sur cette question un fait assez étrange et dont je fus témoin. Etant secrétaire de Mgr Pie, j’accompagnai Sa Grandeur en Suisse, où Elle voulait voir Mgr le Comte de Chambord.[114]

Le Prince daigna m’admettre à l’entrevue avec Sa Grandeur. Je vois encore la scène : le Prince était assis à la droite de la cheminée, Mgr Pie à gauche et moi entre les deux, en face.

_ Prince, dit Sa Grandeur, revenez en France. La France vous attend.

_ Non, Monseigneur, je ne le puis pas.

_ Mais, Prince, je vous donne l’assurance, la France est prête pour vous recevoir, le moment ne saurait être plus favorable pour vous de monter sur le trône de vos ancêtres.

_ Monseigneur, je ne régnerai jamais.

_ Mais, Prince, me serait-il permis de demander quel obstacle s’y oppose ?

_ Eh bien ! Monseigneur, le voici : c’est qu’il en est un autre qui, par sa naissance, approche plus près du trône de France que moi.

... Le chanoine a ajouté en terminant l’entretien : « Cet héritier du trône de France, Pie IX le connaissait et Léon XIII le connaît. »

L’entrevue, autant qu’il peut s’en souvenir, eut lieu à Lucerne en 1873. »[115]

Le Comte de Chambord aurait dit la même chose, dans son fumoir de Goritz, à son filleul M. De Guiry, quelques mois avant la tentative de restauration.[116]

 

Voici le témoignage de la révérende Soeur G. de Cléry, religieuse du Sacré-Coeur, fille de M. Robinet de Cléry :

« Figurez-vous – dit-elle dans une lettre du 25 janvier 1911 – que je rencontre ici (en Belgique) une religieuse française ayant eu autrefois comme supérieure à Marseille la Révérende Mère de Ferry, plus convaincue encore que la Révérende Mère de Pichon... La même religieuse a vécu à Montfleury avec une des nôtres... la Mère Antoinette Giraud, qui, elle, avait été lectrice de la comtesse de Chambord, tant à Frohsdorf qu’à Goritz... et c’est là qu’elle avait appris la vérité sur Louis XVII...

Quand j’ai demandé : Le comte et la comtesse de Chambord le savaient-ils ? Il m’a été répondu à peu près textuellement : « D’abord ils ne savaient rien. Puis ils ont été tout à coup occupés de cette pensée qu’ils ne pouvaient ni ne voulaient accepter. » Qu’est-il arrivé ? Quelles preuves ont-ils eues ? Mais ils ont fini par la certitude. Les princes, qui se dévoilent plus devant ceux de leur maison que devant de grands politiques, ont parlé ouvertement, et le Comte de Chambord a dit une fois devant cette Antoinette Giraud : « Je n’ai pas de descendants. Mais il y a un rejeton... »[117]

 

Voici la lettre qu’adressa la marquise de Maleissye, comtesse d’Osmond par son mariage, à l’historien allemand le professeur Friedrichs, pièce publiée en sa plaquette de quelques pages : M. J.-C.-Alfred Prost et la question Louis XVII (Paris, Daragon,1906, pages 13-14) :

« Le 29 août 1905, Vermenton (Yonne)

Monsieur,

Etant à Frohsdorf en 1858, Monseigneur le Comte de Chambord proposa de faire une promenade à cheval. Il me fit l’honneur de m’appeler près de lui, ce que voyant, son chambellan, le comte de Monti, se tint d’une encolure en arrière.

Après avoir causé d’une façon banale pendant quelques instants, Son Altesse Royale me dit : « Madame Osmond, j’ai beaucoup aimé votre grand-père, le marquis de Maleissye ; je vais donc vous répéter ce que je lui ait dit plusieurs fois.

Je ne reviendrai jamais en France, Louis XVII n’est pas mort au Temple ; il s’est marié, et il a eu des enfants. Je ne suis donc qu’un cadet. »

Je ne pus m’empêcher de m’exclamer : « Mais Louis XVIII ? Mais Charles X ? _ La Raison d’Etat, me répondit Son Altesse. Il paraît que cela prime tout. Moi, voyez-vous, j’ai une âme bourgeoise, ma conscience avant tout, bien avant la Raison d’Etat. Attendez ma mort pour répéter ce que je viens de vous dire. Ce jour-là, vous ferez ce que vous voudrez. »

Je revins deux autres fois à Frohsdorf ; Son Altesse ne me parla plus de cette conversation. Une fois seulement, il me dit : « Vous êtes une femme discrète, c’est bien. Attendez que je ne sois plus là, et vous reprendrez toute votre liberté. »

Voilà, Monsieur, ce que Son Altesse Royale me fit l’honneur de me confier. Je jure que je n’ajoute ni ne retranche un mot de cette conversation. J’étais absente quand votre lettre est arrivée de Paris. Veuillez m’excuser d’avoir tardé de quelques jours à vous répondre, et agréez l’expression de mes meilleurs sentiments. »[118]

 

Le duc de Parme, neveu du Comte de Chambord, ayant osé nier ces paroles – qu’il n’avait pas entendues et qu’il était naturellement intéressé à nier, – Mme de Maleissye a formellement maintenu ce qu’elle avait écrit.[119]

 

L’écrivain Maurice Constantin-Weyer a d’ailleurs témoigné en son ouvrage Louis XVII ou Naundorff ? que le même propos du Comte de Chambord avait été tenu par celui-ci au duc de Rarécourt de la Vallée de Pimodan, son oncle, au témoignage direct de celui-ci.[120]

 

Le Comte de Chambord mourut le 24 août 1883. Le Comte de Paris, qui briguait sa succession politique, fut empêché par la comtesse de Chambord de figurer au premier rang du cortège funèbre. Et surtout, sur le cercueil du défunt fut déployé un vieux drapeau blanc des guerres de Vendée portant en gros caractères cette inscription : Vive Louis XVII ! Et cela, a-t-on dit[121], à la stupéfaction générale, comme si c’en était fait de la Monarchie chrétienne descendue au tombeau avec le Comte de Chambord, à moins que la France ne se retournât vers la descendance de Louis XVII, la survivance du Roi-Martyr !

 

 

Pourquoi le Comte de Chambord n’a rien fait en faveur des Naundorff ?

 

Deux hypothèses :

 

1) Voici l’hypothèse de l’historien Otto Friedrichs : 

« Le Comte de Chambord savait la vérité au sujet de l’existence de Louis XVII. Et s’il n’a pas poussé cette certitude jusque dans ses extrêmes conséquences, c’est que le Comte de Chambord, lui aussi, n’était qu’un pauvre être humain, c’est-à-dire doué de faiblesses. Il n’osait pas renoncer tout à fait à son prestige et à sa fortune ; il n’osait publiquement déshonorer sa famille, ses oncles Louis XVIII et Charles X ; il reculait surtout devant l’obligation de flétrir la mémoire de sa tante, la « sainte » Duchesse d’Angoulême qui l’avait adopté et élevé ! Et ainsi, de faiblesses en faiblesses, de concessions en concessions, de lâchetés en lâchetés, il s’est contenté d’être non le plus honnête de tous, mais le moins malhonnête de tous, en ne bravant pas le Dieu, auquel il croyait, pour se faire sacrer à Reims. »[122]

 

2) Deuxième hypothèse : tout simplement parce qu’il savait que Louis XVII avait survécu, mais il ne savait pas que Naundorff était Louis XVII.

Mgr le Comte de Chambord avait le devoir, aussi longtemps qu’il n’était pas convaincu et certain des droits de Naundorff, de ne pas laisser entrevoir le moindre doute sur son propre droit.

Il croyait à l’évasion, comme y croyait sa tante, la duchesse d’Angoulême, et très probablement aussi la prétendue indignité de Naundorff ne lui a pas permis de reconnaître en ce « criminel » et en cet « aventurier » le chef de sa race.

Ajoutons que M. le Comte de Chambord, mort en 1883, n’a pas eu connaissance de tous les nouveaux documents publiés par la Légitimité, documents qui auraient pu lui ouvrir les yeux sur bien des points.

 

Pour terminer, nous retrouvons dans les papiers du Marquis de Meckenheim, qui fut le secrétaire de Charles XI, deuxième fils de Louis XVII, les notes suivantes écrites de la main du Marquis, qui sans être très importantes, peuvent être intéressantes :

«  En mars 1872, Monsieur le Comte de Chambord est descendu à l’hôtel de la Couronne, à Bréda, où il avait loué tout le premier étage pour un mois. Monsieur de la Barre a écrit au Comte une lettre jointe à une brochure, en priant Monsieur van Alphen père de se charger de les lui faire remettre. Celui-ci a accepté volontiers, promettant que la commission serait faite. En effet, le fils de Monsieur van Alphen, qui est actuellement maître d’hôtel à la Couronne, se chargea de placer la lettre et le paquet près du couvert du Comte de Chambord. En se mettant à table, le Comte trouva ces deux objets devant lui ; il prit connaissance de la lettre et passa le tout à Monsieur de Blacas qui était auprès de lui.

Le soir même, TREIZE JOURS après son arrivée, le Comte de Chambord faisait faire les préparatifs de départ et partait le lendemain matin de bonne heure (Rappelons que son appartement à l’hôtel était retenu pour un mois).

 

N. B. – Monsieur van Alphen avait recommandé à Monsieur de la Barre dans le cas où il voudrait faire parvenir quelque chose au Comte de Chambord, de la faire à la dérobée, parce que, dit-il, aux heures où le facteur arrive, il y a toujours quelqu’un en bas, pour demander s’il n’y a rien pour le Comte de Chambord.

Pendant le séjour du Comte de Chambord, à Bréda, l’hôtel de la Couronne, en mars 1972, une lettre fut présentée à plusieurs reprises par le facteur. Chaque fois, Monsieur de Blacas voulant signer pour le Prince, le facteur remportait la lettre.

Le Comte de Chambord quitta Bréda sans en avoir pris possession. Après son départ, une autorisation du ministre arriva à la direction de la poste, permettant de laisser Monsieur de Blacas signer pour le Prince. Il était trop tard, la lettre avait été réexpédiée au Comte de Chambord à sa nouvelle résidence, où Monsieur de Blacas recevait toujours sans difficulté les lettres en son nom.

Pendant son séjour à Bréda, Monsieur le Comte de Chambord, passait souvent cher un libraire de Bochstraat, Monsieur de Nieuvenhuijs. Celui-ci avait en vente les ouvrages de Monsieur Gruau de la Barre ; l’un de ces messieurs qui l’accompagnaient dit à Monsieur de Nieuvenhuijs : « Surtout, ne mettez jamais aucun de ces ouvrages dans les envois que vous faites à l’hôtel de la Couronne, parce que tout serait retourné et on ne prendrait plus rien chez vous. »

Au bas de cette note de Monsieur de Meckenheim, il y a ceci : Question : dans votre pensée, cet ordre venait-il du Prince ou seulement de ce Monsieur ? Réponse : Ma pensée, comme celle de tous les habitants de Bréda était que l’entourage du Comte de Chambord cherchait à l’empêcher de connaître la vérité sur les descendants de Louis XVII. »

 

Monsieur le Comte de Chambord n’avait, semble-t-il, pas la liberté de son courrier. Peut-être, il est vrai, par sa volonté, pour être libéré de lettres importunes, mais quand on pense qu’au jour de sa mort, les deux-tiers de son entourage à Frosdhorff, se révélèrent Orléanistes qu’ils étaient depuis longtemps, on reste rêveur quant à la sûreté d’information dont jouissait le Prince. »[123]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

VIII] La Duchesse d’Angoulême

 

 

 

La Duchesse d’Angoulême était assurée que son frère n’était pas mort au Temple.

Nous le savons par ses démarches, ses tristesses et remords, ses aveux implicites et ses aveux explicites, et par de nombreux témoignages.

Pour ne pas alourdir cet ouvrage, nous renvoyons les lecteurs sur le site http://naundorffisme.free.fr

 

Voici juste, pour ce chapitre, les suprêmes aveux de la Duchesse d’Angoulême.

Six semaines avant sa mort, dans les premiers jours de septembre 1851, elle reçoit à Frohsdorf le général Auguste de Larochejaquelein.[124]

Voici ce qu’elle lui déclara :

« Général, j’ai un fait grave, très grave, à vous révéler ; c’est le testament d’une mourante : mon frère n’est pas mort (au Temple) ; c’est le cauchemar de toute ma vie... Promettez-moi de faire toutes les démarches nécessaires pour le retrouver. Voyez le Saint Père, voyez les enfants de Martin, courez par terre et par mer pour trouver quelques vieux serviteurs ou leur descendants, car la France ne sera heureuse et tranquille que lorsqu’il sera sur le trône de ses pères. Jures-moi (ici, des larmes abondantes) que vous ferez tout ce que je vous demande. Je vais mourir au moins tranquille et il me semble que le poids que j’ai sur la poitrine est moins lourd. »

 

Or, Martin de Gallardon n’a jamais reconnu que Naundorff. Il s’agit donc bien de lui.

Ce témoignage nous est connu par les enfants de Martin de Gallardon, notamment le docteur Antoine Martin, qui fit cette déclaration en 1893 au journal la Légitimité. Ce témoignage a été maintes fois publié depuis.

Cette visite fut contestée plus tard par la Marquise de Larochejaquelein, veuve du général, affirmant que son mari n’avait jamais fréquenté Frohsdorf, donc il n’avait pu entendre la duchesse.

Eh bien ! La marquise a altéré volontairement la vérité. Le carnet du Comte de Chambord lui-même, publié par un adversaire des naundorffistes, François Laurentie, note la présence du marquis à ses chasses du 1er au 8 octobre 1851, et la duchesse d’Angoulême est morte le 19 octobre !

Les aveux sont donc bien authentiques. Du reste, on ne s’est acharné contre le témoignage de M. Antoine Martin que parce qu’il gênait. Il prouve, en effet, que cette même Dauphine qui, sous la Restauration, avait dit au chevalier de Cointoux : « Mon frère m’a écrit de Prusse », pensait encore à Naundorff quelques semaines avant de mourir.[125]

 

 

 

 

 

 

 

IX] Diana Vaughan

 

 

 

Une très bonne étude a été faite sur Diana Vaughan, une ancienne grande prêtresse luciférienne dans la haute-maçonnerie, puis convertie au catholicisme : L’Affaire Diana Vaughan – Léo Taxil au scanner, Athirsata, Editions Sources Retrouvées, Paris, 2002.[126]

 Pour faire taire ses contradicteurs, elle annonça qu’elle apparaîtrait en public et qu’alors elle montrerait de nombreux documents démontrant tout ce qu’elle raconte dans ses Mémoires. Or, dans la liste des documents qu’elle promis qu’elle montrerait, voici ce que nous pouvons lire : « … ; un curieux rapport du Souverain Directoire administratif de Berlin, sur la question Naundorff, etc… ».[127]

C’est, semble-t-il, la seule fois où Diana Vaughan évoque en public la question Louis XVII-Naundorff.

Diana Vaughan serait-elle naundorffiste ?

 

Sûrement de part son passage chez les plus grands initiés maçons, au Palladisme, dont elle eu ainsi accès à de nombreux documents maçonniques, comme ce rapport du Souverain Directoire administratif de Berlin.

Remarquons également que la mère de Diana Vaughan se nommait Léonie de Grammont.[128]

Or, Xavier de Roche écrit : « Mentionnons encore parmi les anciens prisonniers du Temple que Naundorff amena à croire en lui par l’exactitude et la précision de ses souvenirs, un autre officier royaliste, le chevalier de Grammont. Lui aussi reconnut le fils de son Roi en la personne de Naundorff. »[129]

Diana Vaughan fait-elle partie de la même famille que ce chevalier de Grammont ?

 

Dans tous les cas, malheureusement, la secte maçonnique l’assassinat peu avant qu’elle fasse son apparition au grand jour. Tous les documents qu’elle devait montrer sont donc retournés à la secte.

 

Diana Vaughan fut assassiné deux ans après sa conversion au catholicisme. En deux ans, elle publia des ouvrages, dont ses Mémoires. Tous sont consacrés à la question de la haute-maçonnerie bien-sûr, c’est son cheval de bataille, puisqu’elle en vient, et elle a de nombreuses révélations à faire sur ce sujet. Elle n’a donc pas abordé d’autres questions historiques. Peut-être l’aurait-elle fait si elle avait vécu plus longtemps.

En privé, parla t-elle de la question Naundorff ? Isolée et cachée par protection, elle ne vu que très peu de personnes. Parmi celles qu’elle a vu, nous pouvons mentionner son éditeur A. Pierret, qui connue très bien Diana Vaughan et publia ses Mémoires.

Or, A. Pierret assistait aux messes en la mémoire de Louis XVII, organisé par les naundorffistes.[130]

 

Jules Doinel, qui avait été patriarche gnostique, martiniste et rose-croix, avait abjuré ses erreurs et était revenu à la religion catholique. Il fut mêlé à l’affaire Diana Vaughan. Il avait, sous le pseudonyme de Jean du Val-Michel, adressé à la Légitimité, deux communications (n° du 1er juin 1898, page 148, et n° du 1er août 1898, page 194) relatives à la question Louis XVII.[131]

 

En outre, nous savons que Diana Vaughan voulu aller à Loigny, voir la communauté de sœurs dirigées par la voyante Mathilde Marchat.[132] Or, Mathilde Marchat était surnommée la « Jeanne d’Arc des Naundorff ».

 

Pour terminer cette hypothèse, remarquons que le premier à avoir stigmatisé la supercherie de Taxil après la « disparition » de Diana Vaughan, dans son opuscule : La Vérité sur Miss Diana Vaughan la sainte, et Taxil, le tartuffe, se nomme l’abbé La Tour de Noé, et que cet abbé est naundorffiste et qu’il fut un abonné de la première heure à la Légitimité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

X] Marie-Julie Jahenny

 

 

 

De nombreuses prophéties, nous l’avons montré, prédisent que la Grand Monarque descendra de la survivance de Louis XVII.

Nous nous sommes demandés si des prophéties prédisaient le contraire et plus précisément si des prophéties affirmaient que Naundorff est un imposteur.

Nous n’avons trouvé que Marie-Julie Jahenny.

 

Michel Morin, sans préciser sa source, écrit que Marie-Julie Jahenny, le 23 janvier 1926, affirma : « Le Roi Sauveur ne descendra ni d’un Bourbon d’Espagne, ni d’un Orléans, ni de Naundorff, mais de Louis XVII »[133]

Autrement dit, Naundorff n’est pas Louis XVII

 

Or, voici le vrai texte, extrait de Marie-Julie Jahenny, deuxième recueil d’extases, par Bourcier (La Fraudais, 44130 Blain) page 32 :

« Extase du 28 juillet 1926 :

_ Le Sacré-Cœur : « J’ai un Roi caché dans mon Sacré-Cœur qui aura les belles vertus d’un Saint Louis et surtout sa belle foi ; son nom ne sortira qu’à l’heure de ma sainte volonté. Il ne faut pas compter sur les Naundorff, ni sur les Orléans, ni même sur la famille des Bourbons ; celui que je choisis pour l’heure de ma Sainte Volonté n’est pas encore connu sinon de quelques âmes que j’aime bien, mais pas plus. »

La date n’est pas la même, et la phrase radicalement différente…

 

Cependant il faut croire apparemment d’après Marie-Julie que le Grand Monarque ne descendra pas de Naundorff.

 

Il reste une question : pouvons nous croire aux extases de Marie-Julie Jahenny ?

 

Lisons ce texte, extrait de : Henri de la Croix le sauveur de la France. Extases et entretiens de Marie-Julie Jahenny sur la vocation de la France et la mission d’Henri de la Croix, publié par Henri Bourcier, en 1979 :

En 1878, l’Archange Saint-Michel dit à Marie-Julie :

« Ce sera un Roi blanc, un nouveau Saint Louis, plus grand et plus saint. Il sera gardé sain et sauf, car la Mère de Dieu le protège comme son propre fils. Elle l’a réservé pour être l’héritier d’une couronne méritée et qu’on lui a ravie. C’est un descendant de la branche coupée des Fleurs de Lys des Capétiens, branche restée si longtemps sans représentant sur le  trône de France. »

 

Et maintenant, voici une extase du 29 septembre 1882 :

Notre-Dame : « Mon enfant, j’ai cherché par toute la France, le germe du Lys, principalement dans la famille du Roi, et je n’ai pas pu le découvrir ; il faut que ce germe soit consumé en terre. Puisque le germe de pureté est perdu, j’ai bien lieu d’être triste ! Ce sera une grande peine pour mon divin fils, car quand il va créer une nouvelle génération, il sera obligé de créer un nouveau germe de pureté. »

 

N’y a-t-il pas contradictions ?...

 

Voici une lettre de l’abbé Combe au directeur de la Légitimité, du 20 novembre 1895 :

« … Marie-Julie, dont il prend davantage la défense, a fait 8 à 10 prophéties qui ne se sont pas vérifiées ; mille fois, dans ses extases, elle a prédit le retour du Comte de Chambord sur le trône. N’est-elle pas ce qu’on nomme une fausse visionnaire ? Si votre lecteur croit que l’épithète attaque la piété de ces filles, il a tort. Même une sainte peut être illusionnée par son imagination ou par Satan et être une sainte. Marie-Julie et Joséphine Reverdy, fussent-elles des saintes, ont fait de fausses prophéties dont nous n’avons pas à nous occuper. »

 

Voici une réponse, faite par le père Bourcier[134], extrait de Marie-Julie Jahenny. 1er recueil d’extases, page 56 :

« Pourquoi l’abbé Combe a-t-il rejeté Marie-Julie Jahenny ?

Il y a apparemment deux motifs plausibles à ce sujet. La première, c’est le silence de Mélanie Calvat au sujet de Marie-Julie Jahenny. En cela, comme pour son compte personnel, elle laisse au prêtre de s’éclairer lui-même.

L’abbé Combes n’avait à cette époque-là aucun écrit, aucun dévouement sérieux en mains. Il n’est pas venu à la Fraudais, ni personne de sa connaissance. Par contre, il n’échappe pas aux ragots qui circulent sur le dos de Marie-Julie. Il n’a aucun moyen d’éclairer sa lanterne.

En second lieu, il se lie au Père Parent, qui, sur sa demande a obtenu de Mgr Laroche, évêque de Nantes, vers 1894, l’autorisation de visiter et d’étudier le cas de Marie-Julie Jahenny. »

 

Seulement, Mélanie Calvat, contrairement à ce qu’il affirme, n’est pas restée silencieuse au sujet de Marie-Julie. Voici quelques extraits de lettres de Mélanie :

Lettre de Mélanie à M. le Chanoine de Brandt

Castellamare, 3 février 1882.

« L’abbé Rigaud est très zélé, mais il manque de sagesse et de prudence. Son livre est théologique pour qui retient le bien d’autrui ; mais il reste à savoir si le Comte de Chambord est de ce nombre : il y a tant d’intrigues dans les cours des rois ! Il est difficile de savoir la vérité sans les lumières d’en-haut ; ensuite, un prêtre ne devrait pas entrer dans ces détails, qui n’aboutissent à rien de bon. Dieu soit béni de tout. 

[…]

Moi, je suis plus que persuadée que Marie-Julie est dans le faux : c’est déplorable. »[135]

 

Lettre de Mélanie à M. le Chanoine de Brandt

Castellamare, 7 novembre 1881.

« Avez-vous vu, lu la brochure de Monsieur l’abbé Rigaud : Cas de conscience posé au Comte de Chambord ? Je suis désolée qu’un prêtre entre dans ces choses-là ; je ne puis rien dire, il y est enfoncé. Monsieur Pennacchi par ses conseils voulait aussi écrire quelque chose ; je l’ai prié de n’en rien faire pour le moment. Dieu soit béni de tout.

Je suis affligée du nombre de fausses visionnaires qui existent. Il ne me convient pas de parler, ni de rien faire connaître : il y a déjà bien assez de mal dans le monde. Je crois cependant devoir vous dire à vous seulement ; comme appartenant à la Mère de Dieu : que vous ne devez pas fonder ni porter foi aux visions, révélations de celle que l’archange a rendu infirme, ni à Marie-Julie. Mgr Fava se fourvoie, c’est malheureux, prions pour lui. »[136]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XI] Mathilde Marchat

 

 

 

La voyante Mathilde Marchat (1839-1899) est la fondatrice des Épouses de Jésus-Pénitent de Loigny. Son histoire fut une des sources des Caves du Vatican d'André Gide.

 

Seule survivante de six enfants, son père se remarie après la mort de sa mère en 1849. Très pieuse, se disant persécutée par sa belle-mère et poursuivie d'assiduités par son père, elle quitte sa famille en 1870. Ayant des apparitions du Christ et de la Vierge à partir de 1875 mais surtout à partir de 1883, elle vit grâce à Joséphine Duchon[137] qui l'aide à surmonter son infirmité oculaire. Mal accueillie par le curé de Saint-Bazile (diocèse de Chartres) auquel elle demande l'établissement d'une Association du Sacré-Cœur de Jésus-Pénitent (1883), elle se tourne vers le curé de Loigny qui reste réservé (1884), puis s’installe à Chartres avec un début de communauté (1887). Les Annales du surnaturel d'Adrien Péladan la font connaître (« Avertissements divins », septembre 1887 à avril 1888).

Vers la fin de 1887, les prédictions de Marchat ne se confinaient plus dans le domaine religieux, mais revêtaient aussi un caractère politique. Elle enseignait la survivance du jeune Louis XVII, l’infortuné prisonnier de la Tour du Temple, pendant la Révolution, et la légitimité des Naundorff. Bientôt, disait-elle, arriveraient le roi Charles XI, le petit-fils de Louis XVI, le Roi-Martyr.

Louis Glénard[138] et Eugène Vérité de Saint-Michel[139] l'encadrent à partir de janvier 1888.

L'évêque de Chartres, Mgr Regnault, déclare ses révélations fausses et demande la dissolution de la communauté des Épouses du Sacré-Cœur de Jésus Pénitent.

Mais elle s'installe dans une maison achetée par Glénard à Loigny (avril), sous le nom de Marie-Geneviève du Sacré-Cœur Pénitent, avec une dizaine d' « Épouses du Sacré-Cœur », J. Duchon étant supérieure. Ses visions organisent la vie commune (cérémonies, cantiques, etc.)[140]

Vérité de Saint-Michel, profitant de sa fonction de camérier, intervient auprès du pape pour faire lever la condam­nation, mais celui-ci défère la question au Saint-Office. La voyante s'explique à Rome mais part avant la fin de l'enquête. Le Saint-Office confirme la décision épiscopale, alors qu'ont été lancées les Annales de Loigny, publiant visions et justifications et tirant bientôt à 10 000 exemplaires.

Alexis Jordan[141] subventionne la communauté, défendue de Bologne par le barnabite Bernardino Negroni et sa Tromba Apocaliptica (deux de ses ouvrages avaient été mis à l'index). L'audience est suffisante pour que la presse religieuse publie largement les sanctions et que le Saint-Office intervienne de nouveau (1889) ainsi que Mgr Lagrange, nouvel évêque de Chartres. Les partisans multiplient les défenses (Vérité de Saint-Michel, Glénard, et un catholique de Lyon qui défend La nouvelle Jeanne d’Arc, la nouvelle Marguerite-Marie, 1889). Des tentatives d'occupation de l'église de Loigny aboutissent à deux instructions judiciaires en 1889. L’une se termine par un non-lieu, les inculpés, après examen psychiatrique, étant considérés comme faibles intellectuellement et aliénés. L’autre voit la condamnation du comte Gaudin de Saint-Rémy et de sa mère. A cette occasion une perquisition a lieu au couvent, mais aucun délit n'est constaté.

Eugène Vérité de Saint-Michel proclame en 1889 La Vérité sur les condamnations qui frappent Mathilde Marchat, mais il est englobé dans les sanctions qui frappent les résistants (il organise les pèle­rinages), et perd ses titres et fonctions vaticanes (1890).

Les Annales et une partie de la littérature loygniste sont mises à l'index, les prêtres se rendant à Loigny sont suspens (1891). Des Epouses abandonnent la communauté, mais la propagande des Annales en permet la reconstitution. Des pèlerinages réguliers drainent les fidèles qui font des dons conséquents.

Pour tourner l’obstacle qui arrêtait la cause de Mathilde Marchat, au printemps 1891, Glénard (Allons au Pape et mort au schisme...) et l'abbé Xaé s'installent à Rome (les abbés Gaget et Le Blanc le remplaçant à Loigny) afin de faire appel à un Léon XIII trompé par une hiérarchie schismatique.

La libre-pensée et la franc-maçonnerie, dirigées par l’enfer, ont, disaient-ils, des adhérents secrets dans l’entourage du Pape. Ces disciples de Satan, assez nombreux dans le Sacré-Collège, aspirent à remplacer le Saint-Père par un des leurs, le cardinal Monaco. Voilà pourquoi, malgré le voyage à Rome de la voyante en 1888, et malgré les efforts persévérants des défenseurs de Loigny, Léon XIII, esprit droit et élevé, pourtant, mais caractère faible, n’a rien su, pendant trois ans, de ce qui concernait les apparitions. Les quelques mots et faits parvenus jusqu’à lui, ont été dénaturés et présentés sous un faux jour.[142]

 

Glénard et l’abbé Xaé se mirent en chemin, accompagnés de trois autres délégués. Arrivés à Rome, quelques jours avant la Saint-Léon, 11 avril, ils espéraient, à l’occasion de la fête du Pape, être admis en sa présence et solliciter la levée de l’interdit qui pesait sur eux. Mais le cardinal Monaco, l’antipape, racontent les représentants de la voyante, écartait du Vatican les personnes « infectés de Loigny ». Aussi, ce jour-là, les portes du palais furent fermées pour tout le monde, sous prétexte que Léon XIII était indisposé. En réalité, dit Glénard, parce que, ce 11 avril, on avait vainement essayé d’empoisonner le Saint-Père.

Ne pouvant réussir par les moyens ordinaires, les ambassadeurs de Loigny recoururent à la ruse. Grâce à la connivence d’un domestique du Vatican, grassement payé, un des envoyés du pseudo-couvent put voir le Pape et lui parler librement. Léon XIII connut les complots de ses ennemis et fut instruit de la vérité qu’on lui cachait. Après cet entretien, écrivent les sectaires, le Souverain Pontife, pleinement convaincu de la divinité de l’œuvre de Loigny, était résolu à l’approuver publiquement. C’était dévoiler en même temps les fourberies dont il était victime. Il n’attendait que le moment opportun. Mais les traîtres de son entourage, las de le voir enclin à des pensées si menaçantes pour eux, ont prétendu que la Saint-Père était frappé de démence et l’ont enfermé dans les caves du Vatican. Il y est resté un an, de Pâques 1892 à Pâques 1893.

Il aurait été délivré par le général Duc de Bustelli-Foscolo et Vincenzo Salvucci. Depuis, Sa Sainteté a jusqu’à présent gardé le silence, par crainte du scandale.

Qui aurait enfermé le pape ? Selon l’abbé Joseph Xaé et Louis Glénard, ce fut par « le cardinal Monaco-Lavaletta, le chef de la bande, les cardinaux Rampolla, Parocchi, le traître Sallua, etc. Ils sont une bande terrible, composant presque tout l’entourage de notre très bon Saint-Père, le pape Léon XIII, dont, depuis longtemps, ils usurpent l’Autorité Pontificale et lequel, après avoir tenté de l’empoisonner, ils ont emprisonné pendant un an. Aujourd’hui, encore, ils le traitent moralement comme un esclave. »

Pendant que Léon XIII était ainsi séquestré, disaient encore la voyante et ses partisans, un grand Calabrais, qui, par sa tournure, ses traits, le son de sa voix, ressemblaient beaucoup au vrai Pape, le représentait devant la chrétienté et figurait dans les occasions solennelles.

 

Cet état de choses aurait duré longtemps, si les amis de Loigny, en janvier 1893, n’avaient appris l’indigne traitement infligé au Souverain Pontife. Décidés à y mettre fin, ils achetèrent pour 60 000 francs, dit-on, les geôliers du Saint-Père, et, par un hardi coup de main opéré la nuit, parvinrent à le remettre dans ses appartements sous la garde de ses fidèles Suisses.

Il est facile de comprendre que d’astucieux personnages, habiles à jouer tous les rôles, avaient escomptés la crédulité des ambassadeurs de Loigny et encaissé leur argent.[143]

Glénard et son compagnon ainsi mystifiés, pensèrent que le Pape, reconnaissant de leurs services, accueillerait publiquement les partisans de Loigny et proclamerait la justice de leur cause. Hélas ! Non. Le Saint-Père, racontaient-ils, les fit remercier en secret ; mais trop indulgent et par crainte d’ébruiter cette scandaleuse affaire, il n’osa pas sévir contre les cardinaux coupables et se contenta de leur apparente soumission. Aussi, deux mois plus tard, les hypocrites avaient de nouveau levé la tête, et, par leurs intrigues, accaparé le gouvernement de l’Eglise. Si bien que le Pape n’était plus emprisonné dans un souterrain, il est vrai, mais enfermé dans ses appartements et réduit à la plus désolante inaction.

 

Alexis Jordan, informé de la délivrance du pape à Pâques 1893, en avisa un de ses amis, le Dr Jean de Pauly (célèbre hébraïsant, traducteur du Zohar), qui se précipite à Rome et dévoile la supercherie. Mais il se refuse à croire à l'escroquerie, continue ses subventions et refuse de porter plainte.

Jean de Pauly partit pour Rome où il demandait audience à Léon XIII, dont il avait l'honneur d'être personnellement connu. Jean de Pauly tenta les démarches nécessaires pour l'arrestation des escrocs. Il publia la brochure : Le Faux-Pape ou les Effrontés fin de siècle stigmatisés et livrés à l'indignation et au mépris de tous les honnêtes gens (1893).

Les partisans de la voyante de Loigny publièrent, eux, la brochure : Compte rendu de la délivrance du Pape. Cette publication intempestive effraya un des escrocs nommé Perrazelli, qui, pour éviter le châtiment dont il se sentait menacé, dévoila tout dans une lettre à la police italienne. En conséquence la bande fut arrêtée au mois d’octobre 1893 et mise en prison préventive. Le procès commença devant le tribunal de Rome le 31 mai 1894 ; les mensonges et les roueries des inculpés parurent au grand jour.

L’organisatrice de cette lucrative filouterie était la fameuse comtesse de Saint-Arnaud, aventurière aux mœurs équivoques, qui prétendait avoir engagé ses joyaux de famille et ses tableaux pour délivrer Léon XIII, enfermé dans un cachot des catacombes.

C’est elle qui, moyennant une forte somme, dit-elle, a persuadé à l’archiduc Jean-Salvator de Lorraine, chef des geôliers du Pape, de laisser rendre la liberté au Saint-Père et de se dérober ensuite à la colère des cardinaux en fuyant loin de Rome.

Quant aux autres complices, le soi-disant duc de Bustelli-Foscolo avait déjà été condamné à Paris à un an de prison pour escroquerie. Martinucci, en imitant l’écriture de Léon XIII, avait fabriqué les fausses pièces sur lesquelles s’appuyait la puérile crédulité des sectaires de Loigny pour affirmer la captivité du Saint-Père et de se dire ses enfants bien-aimés. Enfin, le prétendu chevalier Salvucci, un vieillard jadis cuisinier des Bonaparte et des Torlonia, reconnaissait s’être prêté à cette scandaleuse mystification en jouant le rôle de témoin. Il était venu affirmer d’abord aux représentants de Loigny qu’il avait vu le Pape dans les chaînes et, plus tard, la nuit, assisté à sa délivrance.

Les trois premiers accusés se virent infliger quinze mois de réclusion, plus une amende, le quatrième n’eut que sept mois ; mais une amnistie, accordée à l’occasion des noces d’argent du roi, abrégea de beaucoup la peine et enleva l’amende. Le dénonciateur Perrazelli fut mis hors de cause.

Glénard et son compagnon auraient voulu faire citer comme témoins au procès les cardinaux et le Pape lui-même. Ils demandaient surtout que Léon XIII vînt en personne affirmer, devant le tribunal, la réalité de son incarcération. Les juges refusèrent…

Les deux ambassadeurs de Loigny gardèrent intactes leur confiance aux condamnés, qu’ils appelaient des victimes (ils furent drogués selon eux), et leur foi aux fables extravagantes dont on les avait leurrés.

Ils protestèrent dans un Rapport présenté par les deux pèlerins de Loigny aux membres du tribunal correctionnel de Rome, pour servir de défense aux accusés, leurs amis, et confondre les accusateurs secrets, vrais coupables, s.d., Pro­testation de MM. l'abbé Joseph Xaé et Louis Glénard, contre la fausse accusation d'escroquerie, portée contre les auteurs de la délivrance de S. S. Léon XIII, qui a donné lieu à leur détention préventive.

 

Malgré toutes les condamnations civiles et religieuses, Mathilde Marchat maintenait opiniâtrement toutes ses déclarations précédentes. Oui, selon elle, le vrai Pape continuait d’être réellement séquestré ; oui c’étaient des affidés de l’enfer qui voulaient tuer Loigny à coup de décrets.

Ce qui entretenait l’esprit de prosélytisme et l’aveugle confiance dans l’avenir chez les disciples de la voyante, c’est qu’à Rome le comtesse de Saint-Arnaud, sortie de prison en novembre 1894, avait repris son ascendant sur les crédules ambassadeurs du Sacré-Cœur et réussissait à exalter leurs espérances.

Elle leur fit croire que des gardes nobles et autres personnages du Vatican portaient ses lettres au Pape séquestré et lui transmettaient les réponses de l’auguste Pontife.

Elle pouvait même, disait-elle, le voir dans ses appartements quand elle le voulait.

Aussi, pour faciliter tous ces services, un loygniste de marque, le riche M. Jordan, de Lyon, payait bientôt, 50 000 francs pièce, deux machines phonographiques Edison qui enregistraient automatiquement les conversations tenues dans le cabinet du Saint-Père.

 

Un consistoire devait se tenir à Rome le 2 décembre 1895. Mathilde Marchat, informée de cette décision, s’empressa de faire espérer à tous qu’en ce jour privilégié, vingt-cinquième anniversaire de la célèbre bataille, le Pape approuverait solennellement, à la face du monde entier, les manifestations surnaturelles et la communauté de Loigny.

A cet effet, deux messages destinés au Saint-Père furent écrits comme ayant été dictés par le Sacré-Cœur de Jésus-Pénitent, à Mathilde Marchat, sa fidèle servante, dans les apparitions des 17 et 27 octobre. On chargea la comtesse de Saint-Arnaud de les faire parvenir directement à leur adresse. Chaque fois il était enjoint au Souverain Pontife de proclamer la divinité de l’œuvre de Loigny. Un groupe de pèlerins, accompagnant la voyante, devait, par ordre du Ciel, se retrouver à Rome au jour fixé pour la levée de l’interdit.

Dans le consistoire secret qui eut lieu le 29 novembre, le vrai Léon XIII, libre pour un moment, imposa sa volonté aux cardinaux rebelles et déclara officiellement sa foi aux visions de Marie-Geneviève du Sacré-Cœur de Jésus. Le 2 décembre suivant, dans le Consistoire public, le Pape ne put parler à cause d’une extinction de voix, mais il fit lire une déclaration écrite de sa main par laquelle il bénissait la communauté et les œuvres de charité des Epouses du Sacré-Cœur de Jésus à Loigny, et reconnaissait comme divines les visions de Marie-Geneviève du Sacré-Cœur.

Le jour même, un texte latin de cette déclaration, écrit tout entier, affirmait-on, par Léon XIII, et signé de lui, était remis, comme preuve indiscutable, aux pèlerins de Loigny venus à Rome.

Mme de Saint-Arnaud fut naturellement le guide des pèlerins de Loigny pendant les trois semaines de leur séjour à Rome. Ceux-ci doutèrent bien parfois de la sincérité de leur confidente, surtout quand ils la virent impuissante à leur procurer une audience privée du Saint-Père.

Mais la rusée comtesse sut détourner leur courroux sur Rampolla, « Secrétaire d’Etat des princes de l’enfer ». C’est ce cardinal franc-maçon, disait-elle, qui leur fermait toutes les avenues.

Aussi rentrèrent-ils en France contents, somme toute, de leur voyage, parce qu’ils rapportaient l’approbation papale, bien authentique, de la sainte communauté de Loigny.[144]

 

La communauté perdure cependant (une dizaine de membres), alimentée par la fortune de Mme Trouillet (d'Angers) qui permet des constructions, accueille des orphelines et ouvre une école (une des Epouses ayant un brevet d'enseignement), malgré l'hostilité de la commune mais avec la bénédiction du Conseil départemental. A la mort de J. Duchon (remplacée par une demoiselle Bourgoin, Soeur Sainte-Marie Emmanuel, décédée le 05.02.1907), ses héritiers réclament ses biens et obtiennent finalement une transaction (03.1896). Toujours à Rome, de nouveaux bernés Glénard et l'abbé Xaé dénoncent une nouvelle séquestration du pape, remplacé par un sosie, affirment que Léon XIII les approuve. Mais le Saint-Office recondamne (1896), ce qui n'empêche pas la croissance de la commu­nauté (une vingtaine d'Epouses) entretenue par des dons (plus de 400 000 F et la constitution d'une Société civile de Loigny gérant les dons et les propriétés (notamment une ferme et l'abbaye de Noirlac) achetées sous plusieurs noms.

Le riche Jordan s’aperçut à la fin que sa fortune, comme neige au soleil, fondait à vue d’œil et commença à être moins prodigue. Il mourut le 7 février 1897.

A Rome, non seulement on ne parvenait pas à obtenir du vrai Léon XIII la confirmation publique de ce qu’il était censé avoir fait pour le couvent, mais la Saint-Arnaud devenait de plus en plus exigeante et mendiait même des suppléments à son allocation mensuelle.

Glénard ne se lassait plus de répéter que la comtesse était un être sans conscience, sans mœurs, un demi-démon féminin aux ordres des diables du Vatican. Il accusait aussi son associé, l’abbé Xaé de lui cacher toutes ses démarches, d’être de connivence avec les ennemis de Loigny, de dilapider la caisse de l’Ouvre, et même de chercher à lui extorquer de l’argent en lui présentant une fausse lettre du Pape ; si bien que ce jour-là, une lutte avait eu lieu entre les deux frères d’ambassade. Par contre, son associé le menaçait, lui, Glénard, de le faire enfermer dans une maison de fous.[145]

Mathilde Marchat essaya de ramener la paix entre ses partisans, sans succès. Elle mourut le 18 avril 1899.

Après la mort de la voyante, Glénard persévère dans le prophétisme apo­calyptique (L’Avenir très prochain : révélations contemporaines comparées, leur concordance…, 1901). Condamné à une amende avec les autres partisans en 1902 pour appartenance à une congrégation non autorisée, il participe à l'appel, au pourvoi en cassation et bénéficie de l'amnistie (1902-1905). Il est de toutes les batailles juridiques contre le liquidateur (notamment la maison qu'il a achetée en 1888 est disjointe en 1907 des autres biens de la congré­gation, mais étant considérée comme de l'usage exclusif de la communauté, la propriété ne lui en est pas reconnue). Seule la mort arrête son ardeur, toujours persuadé que les cardinaux avaient séquestré le Pape.

Par contre, l’abbé Xaé eut le courage de reconnaître ses fautes. Il fit son abjuration à Rome le 10 octobre 1899, reçut le pardon du Saint-Siège, fut mis plus tard à la tête d’une paroisse dans son diocèse, Giriviller, et répara ses erreurs passées par un dévouement exemplaire au salut des âmes.

 

Pour terminer, faisons ces quelques remarques :

La voyante M. Marchat a été persécutée seulement depuis qu’elle annonça la venue de Charles XI. Auparavant, plusieurs évêques l’avaient visité et l’avaient surnommée la seconde Marguerite-Marie.

Dès le début, Charles XI et le journal la Légitimité, mirent en garde leurs partisans contre la voyante de Loigny. La Légitimité publiait à chaque fois les décrets du Saint-Office au sujet de Mathilde Marchat.

 

Il n’a été question, dans les décrets de la Sacré Congrégation du Saint-Office, que des prétendues visions et extases de Mathilde Marchat.

Dans ses fausses visions Mathilde Marchat ne s’occupe que de Louis XVII et de sa descendance. Or le Saint-Siège déclare ne condamner que ces visions en elle-même et refuse de porter un jugement quelconque sur la thèse historique qui s’y trouve accidentellement mêlée.

Le Saint-Office déclare en termes officiels qu’il n’entend nullement impliquer dans sa condamnation la thèse historique que défendent les naundorffistes. Nous sommes loin de la phrase de Grégoire XVI « qui falso Normandiae ducem se jactat ». Grégoire XVI fut trompé, Léon XIII ne l’est pas.

Sous Grégoire XVI, aucune publication n’était venue apprendre la vérité au Saint-Siège, tandis que, sous Léon XIII, plus de vingt ouvrages traitant de la question Louis XVII ont été publiés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XII] Le Dossier Rouge

 

 

 

Il existe au Ministère des Affaires Etrangères, un « Dossier Rouge » contenant des documents de première importance sur l’identité Naundorff-Louis XVII.

Robert Ambelain écrit, dans son livre : Crimes et secrets d’Etat, (Robert Laffont, Paris, 1980), pages 142-143 :

« Le Dossier Rouge des Affaires étrangères rendit naundorffiste Clemenceau, Aristide Briand et Pierre Laval.

M. Augustin Chaboseau, qui fut grand-maître d’un des divers ordres martinistes et tenait de ce courant initiatique la tradition de la Survivance de Louis XVII, fut le secrétaire de Clemenceau avant la 1ère guerre mondiale.

M. Chaboseau avait pris connaissance, comme secrétaire de Georges Clemenceau en 1906, du célèbre dossier. Il nous confirma en 1942 l’extrême intérêt des pièces le constituant. Ayant par la suite initié Aristide Briand au 3ème degré du Martinisme traditionnel, il lui conseilla la lecture du « dossier rouge », et c’est ainsi que Briand devint naundorffiste. Quant à Pierre Laval, ce fut Briand qui lui révéla l’existence du célèbre dossier, comme une arme de 1ère force pour briser, en cas de danger sérieux, toute tentative de renversement de la République au profit de la Maison d’Orléans. »

 

Voici des extraits d’un article de M. Alain Decaux, paru dans l’hebdomadaire Quatre et Trois du 1er août 1946 :

Le Dossier Rouge existe. Nous possédons à cet égard trois témoignages qui concordent parfaitement entre eux :

1° Jules Favre qui, fut ministre des Affaires Etrangères et aussi avocat de Naundorff, dit à M. Naquet, député, qui en a témoigné par écrit le 18 mai 1887 :

« Ma conviction se fonde sur des pièces diplomatiques que j’ai vues lorsque je suis passé aux Affaires Etrangères et dont il ne m’est pas possible de me servir… »

2° M. Girard de Rialle, ministre plénipotentiaire de France qui en parla à M. Foreau, rédacteur au Petit Journal, qui en a témoigné quand celui-ci lui confia qu’il s’occupait de la question Louis XVII au point de vue historique :

« - De quel Louis XVII ? demanda M. de Rialle.

-         De Naundorff, parbleu.

-         Eh bien, vous avez raison.

-         Je le sais bien, que j’ai raison.

Vous le savez bien. Mais pas si bien que moi, reprit M. de Rialle. J’en ai vu toutes les preuves dans un dossier des Affaires Etrangères. »

3° La marquise d’Horschel, lors de son premier passage à la Présidence du Conseil, vint prier Clemenceau de lui dire si, oui ou non, existait un dossier secret de la question Louis XVII, et dans le premier cas, de bien vouloir le lui communiquer. Clemenceau demanda quelques jours et à la Marquise, revenue le voir, fit cette réponse :

« Le dossier est ici, dans mon cabinet, mais il n’en sortira pas, car il y a là un secret d’Etat. Pourtant, je vous promets que la vérité sera dévoilée. »

Clemenceau est mort sans avoir satisfait la curiosité de la Marquise. M. Bidault va-t-il non seulement satisfaire la notre, mais aussi, mais surtout accomplir un geste qui peut avoir pour la France une importance extrême. Nous l’espérons.

A cet article, il y eut une réponse… du chef de cabinet de M. Bidault, qui annonçait au journal Quatre et Trois qu’il ordonnait des recherches immédiates et qu’il en suivrait le cours pour qu’elles soient menées à bien.[146]

En 1948, une lettre de Monsieur Georges Bidault, alors ministre des Affaires étrangères, adressée au conservateur du Donjon de Vincennes, M. Hurtret, déclarait que ce dossier avait été égaré pendant l'Occupation.[147] Et depuis, le dossier demeure introuvable, qu'il ait été réellement égaré, ou qu'il demeure délibérément occulté sous un prétexte fallacieux Il n'en reste pas moins que cette dernière lettre prouve qu'il a bien existé. C'est ce dossier fantôme que l'on a appelé le dossier rouge, et ensuite le dossier vert.

 

Voici maintenant trois articles, parus dans Flos Florum :

« Au cours d’un séjour fait en Belgique au mois de juillet 1948, nous eûmes l’occasion de rencontrer dans le Hainaut, à une réunion de famille, un jeune cousin français qui se trouvait en villégiature. Nous le savions sorti de l’Ecole des Chartes et occupant la situation d’archiviste au Ministère des Affaires Etrangères à Paris. Quelle belle aubaine que de parler du « dossier rouge » à ce jeune parent bien que rencontré pour la première fois, mais dont nous avions connu la famille.

A notre question : Connaissez-vous le « Dossier Rouge » ? Quelle ne fut pas notre agréable surprise de l’entendre nous répondre tout de go : le « Dossier Rouge » ? Mais c’est dans notre service, et nous l’avons manié tout récemment, et dernièrement encore, notre Chef nous a dit : « Il vous faudra ne pas oublier d’ouvrir ce fameux dossier ».

Puis, comme nous demandions quelques précisions, elles nous furent données tout aussitôt :

« Le Dossier Rouge consiste en un coffret de 40 à 50 centimètres, recouvert de velours cramoisi et scellé de 12 cachets de plomb aux armes Pontificales. Il fut envoyé du Vatican au Ministère des Affaires Etrangères, vers 1850, pour être ouvert seulement 100 ans plus tard. »

Nous trouvons la preuve de ce que nous avançons dans la lettre que nous écrivait, le 15 mars 1948, du 159 avenue de Suffren, Monsieur Sylvain Bonmariage (Comte B. de Cergy d’Erville) et dont nous citions le passage suivant :

« Monsieur Clemenceau, Président du Conseil, dont je fus le collaborateur, reçut en 1906 la visite de la Duchesse d’Uzès, qui était son amie et de la Comtesse de Martimprey.

Elles le supplièrent de lire ce dossier et d’en divulguer le contenu. Il le lut, et se retrancha derrière un secret d’Etat.

Lors du Traité de Versailles, il se fit apporter l’anneau de Naundorff, honoraire symbolique de ce dernier à Jules Favre, extrait du Dossier Rouge. Il scella de ce chaton le Traité. Pourquoi ? Parce que c’est de même que Jules Favre signa le Traité de Francfort… »[148]

M. Cercy d’Erville rapporte que d’après Hanotaux, le dossier se composait : 1) d’un rapport de police et de pièces prélevées sur Naundorff arrêté (les fameuses 202 pièces) ; 2) de communications de la Cour de Prusse et de la Cour de Rome à la Chancellerie française ; 3) du dossier de Jules Favre. Au Dossier Rouge, « ont été jointes toutes les pièces qui servirent à Jules Favre pour plaider et l’anneau donné à cet avocat par son client. Le fait a été affirmé par Clémenceau devant le directeur de son cabinet, M. Fontin, trésorier-payeur-général du Var, M. Cahen, rédacteur au « Temps » et devant moi-même. »

« Notre correspondant l’avait bien vue de ses yeux de myope (il porte des lunettes) et enfermée dans la chambre forte, et par suite, une pièce assez obscure. Il avait vu les cachets intacts, mais ne s’était pas rendu compte que les liens qui les rejoignaient avaient été coupés.

C’est qu’en effet, d’après les explications qu’il put obtenir plus tard, il apprit que, lors de l’approche des troupes d’occupation, ladite cassette avait été jugée trop encombrante, vidée de son contenu, et les papiers, comme tous les autres dossiers précieux des affaires étrangères, transportés en Touraine, précisons au Château de Rochecotte.

Les dits dossiers réintégrèrent les archives du Ministère des Affaires Etrangères en 1944, mais hélas, ceux que contenait précédemment la fameuse cassette furent-ils aussi rapportés ? On peut en douter, car, d’après l’inventaire fait par notre jeune ami, ceux qui restent datent du temps de Louis-Philippe, et sont dénués de tout intérêt.

Les plus importants, les plus anciens tout au moins, ont-ils disparus ? Cela paraît probable. »[149]

 

« Où est ce dossier, existe-t-il vraiment ?

Le 3 février 1919, un des descendants de Naundorff, le Prince Louis, adressait une lettre à M. Raymond Poincaré, lui demandant l’autorisation de « prendre connaissance de toutes pièces et documents qui se trouvent… depuis 1874, lorsque Jules Favre nous les fit connaître, au Ministère des Affaires Etrangères… ».

Le 14 février 1919, le Ministre plénipotentiaire, chef de service, signé illisible, répondait : « en ce qui concerne les archives des Affaires Etrangères, je dois vous informer que les recherches faits à l’occasion du débat soulevé au Sénat en 1911 sont demeurées sans résultat. Je fais toutefois procéder à de nouvelles investigations et, s’il est possible de trouver au dépôt des Affaires Etrangères des documents relatifs à la question qui vous intéresse, je ne manquerai pas, après avoir recueilli l’avis de la Commission des Archives diplomatiques, de vous faire connaître la décision que j’aurai prise… ».

Officiellement, il n’est pas répondu que « rien n’existe », mais qu’on soumettra l’éventuelle communication de ces pièces à l’avis de la Commission des Archives Diplomatiques… Ce qui n’empêche pas certains adversaires de la Survivance, denier farouchement l’existence de ces documents, qui disent-ils, n’existent que… dans l’imagination des Survivantistes.

Nous livrons à la méditation ces deux lettres reçues ces jours derniers par le Président du Cercle Louis XVII, qui tait les noms des signataires, sur leur demande d’ailleurs, pour des raisons faciles à deviner, en lisant ces lettres.

Voici la première :

Le 16/12/1953.

Monsieur,

Quelques années avant la guerre 1935-1945, à la suite d’une conversation sur la question Louis XVII, un de mes amis, Monsieur F… B…, magistrat à Paris, me narra les faits suivants :

Alors qu’il était à la Chancellerie, Clemenceau, alors ministre, le fit appeler, lui dit qu’il venait d’être saisi d’une demande d’enquête (enquête privé) sur la question de la survivance possible de Louis XVII et sur Naundorff et son identité avec le fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Il le chargea de cette enquête ; c’est-à-dire de vérifier et d’examiner, pièce par pièce, le « Dossier Rouge » du Ministère des Affaires Etrangères, ou du moins le dossier connu sous ce nom.

M. F… B… effectua ce travail et fut, d’après l’examen des documents, entièrement convaincu et de la survie de Louis XVII et de son identité avec Naundorff.

Il fit un rapport dans ce sens qu’il remit à Clemenceau. Celui-ci après en avoir pris connaissance, dit à M. B…. : « C’est bien, faites disparaître cela et qu’on m’en parle jamais plus. »

Par ce curieux enchaînement de hasards fâcheux qui semble s’attacher toujours à l’affaire Naundorff, M. F… B… mourut brusquement peu après cette conversation et je n’ai jamais vu les documents en question.

Qu’il me soit cependant permis de vous signaler ceci : M. F… B… possédait une propriété à Saint-X… Après la guerre de 1939-1945, la maison fut cambriolée sans qu’aucun vol n’ait été commis, mais la bibliothèque et tous les papiers avaient été renversés et jetés dans le plus grand désordre. Quand le cambriolage me fut conté, je m’écriais : « qui sait si quelqu’un ne cherchait pas les papiers Naundorff ? »

Personne de la famille ne comprit d’abord de quoi il s’agissait, car M. F… B… n’avait pas raconté aux siens la mission dont il avait été chargé. Ce qui n’avait d’ailleurs rien de surprenant, étant donné le moment où elle avait eu lieu. Mais mon exclamation intéressa M. J… D…, gendre de M. F… B…, avocat… (Ancien magistrat et fils d’un conseiller à la Cour de Cassation). A lui, je racontais à mon tour ce que m’avait narré son défunt beau-père. Il chercha vainement dans les papiers de celui-ci les copies en question et n’en retrouva pas la moindre trace.

Voilà, Monsieur, un témoignage malheureusement bien incomplet mais qui pourra peut-être un jour vous être utile dans les intéressantes recherches historiques que vous poursuivez. Veuillez croire à ma considération la plus distinguée.

B.M., agrégé d’Histoire, Paris.

Et voici un extrait de la seconde lettre qui confirme, point par point, la précédente :

« … Clemenceau ouvrit les deux portefeuilles de marocain, le rouge et le vert, qui se trouvent scellés au Ministère des Affaires Etrangères et il déclara à son neveu, mon beau-père, le Comte de B… qu’il y avait là de quoi faire sauter des trônes d’Europe et qu’il ne fallait jamais livrer au public ces documents.

Csse de V…

Tout commentaire affaiblirait la portée de ces lettres émanant de personnes ne se connaissant nullement l’une l’autre, le signataire de ces lignes s’en est assuré.

Qu’en disent nos adversaires ?

B. de Gravel. »[150]

 

 

Louis XVII-Naundorff raconte, pages 68-69 de l’Abrégé des infortunes :

« Dans les temps de mon emprisonnement à la tour du Temple, avec mon père et Cléry, de nombreux amis songeaient à me délivrer des mains qui me tenaient enchaîné. Ma bonne mère partageait ces espérances. En conséquence, elle écrivit elle-même toutes les marques que je portais sur mon corps, afin qu’en cas d’évasion, je fusse en tous les cas infailliblement reconnu. Ce papier se trouvait avec d’autres preuves entre les mains de Montmorin, et pour les mettre en sûreté, il les avait cousus dans le collet de ma redingote, en me recommandant avec instance de ne les confier à personne, parce que ce serait la constatation irrécusable de mon identité devant les rois et leur justice. C’est de là qu’est venu le bruit que la reine de France avait marqué ses enfants, tantôt par la bague, tantôt par un tatouage, tantôt par d’autres moyens ; et surtout qu’elle avait fait à la cuisse gauche de son fils l’image du Saint-Esprit en forme de pigeon, les ailes ouvertes et plongeant. Ce signe, dessiné par des veines, a été parfaitement décrit par ma mère ; et mon père, en confirmant la description de sa conformité, l’a scellé de sa signature et de l’empreinte du cachet dont il se servait à la tour du Temple. »

Ces divers papiers que Montmorin avait cousus dans le collet de sa redingote, ce sont ceux-là mêmes que Louis XVII, décousant ledit collet, présenta plus tard au conseiller Lecocq, chef de la police de Berlin, papiers qui, présentés au ministre de l’Intérieur, ne furent jamais restitués, et que le prince August-Wilhelm de Prusse attesta avoir retrouvés par hasard, après la Première Guerre mondiale, dans les archives de la Wilhelmstrasse à Berlin. Ce fait fut encore attesté par la prince Charles-Edouard de Saxe-Cobourg et Gotha le 27 mars 1950, et la 4 mai 1950, Me Willem-Aric Schmidt, notaire au siège de La Haye (Pays-Bas), enregistrait officiellement par devant témoins un troisième témoignage, celui de M. Carel-Joseph-Anton Begeer, directeur général de la firme royale néerlandaise de métaux précieux Van Kempen-Begeer-Vos S.A., à Voorschoten (Pays-Bas).

Robert Ambelain a reçu de vive voix le témoignage de M. Begeer, et aussi d’autres renseignements manuscrits, au sujet de ces papiers.

 

Voici le texte notarial en question :

« Devant moi, Willem-Aric Schmidt, notaire au siège de La Haye, aujourd’hui 4 mai 1950, a comparu M. Carel-Joseph-Anton Begeer, directeur général de la firme néerlandaise de métaux précieux Van Kempen-Begeer-Vos S.A., à Voorschoten. Le comparant a déclaré en la présence des témoins ci-après mentionnés ce qui suit :

« Le vendredi 19 août 1949, je rendis visite à S.A.R. Charles-Edouard duc de Saxe-Cobourg et Gotha, en son château de Callenberg près de Cobourg. Durant notre conversation fut abordé le sujet Naundorff-Louis XVII. Je fis part à S.A.R. de circonstances relatives à mes recherches en cette affaire, et je lui montrai les résultats de mes travaux bio-généalogiques. A propos de cet exposé, S.A.R. me fit part que feu son beau-père, le prince August-Wilhelm de Prusse, lui avait dit que, lorsqu’il s’était occupé,après la Première Guerre mondiale, de recherches dans les archives, le dossier de cette affaire lui était tombé entre les mains par hasard. Il y avait constaté l’existence, en plus de lettres adressées par Louis XVII au président de police Lecocq, au chancelier d’Etat von Hardenberg, et à S. M. Le roi Frédéric-Guillaume III, de documents probants et souvent recherchés, qui avaient été mis en dépôt par Louis XVII au président de police Lecocq (à l’époque conseiller d’Etat, plus tard président de gouvernement et de police), documents d’où ressortait clairement l’identité Louis XVII-Naundorff.

Le comparant a, devant moi, notaire, affirmé par serment l’exactitude de cette déclaration, en la présence des témoins ci-après. Etc. »

Cette déclaration de M. Begeer a ensuite été confirmée le 22 mars 1950 par S.A.R. le duc de Saxe-Cobourg et Gotha lui-même.

On comprend maintenant comment les documents prouvant cette identité suffirent – renseignements pris – au roi de Hollande pour restituer au malheureux Naundorff sa véritable identité. Toutes les preuves possibles ne peuvent rien contre la Raison d’Etat, d’où l’aveu de M. Delaborde, membre de la Cour de cassation, rendant un arrêt dans le procès plaidé en 1874 par Jules Favre :

« Nous ne pouvons rendre un arrêt qui changerait toute l’histoire de France... »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XIII] Le faux Dauphin Richemont

 

 

 

Voici juste quelques informations à propos d’un des plus fameux faux Louis XVII.

Nous savons aujourd’hui que Richemont n’est autre que Claude Perrin, né à Lagnieu le 7 septembre 1786.

Pour se défendre, Richemont affirme : « Claude Perrin, qu’on nous désigne sous le nom de Perrin le bossu, avait une épaule plus haute que l’autre. »

Peut-être, dans son enfance, mais cette infirmité était si peu sensible, qu’elle ne l’empêcha pas d’être soldat et qu’en 1816, tout Lagnieu est là pour l’attester, elle avait complètement disparu.

Richemont dit aussi : « Perrin est mort en 1846 chez son fils, libraire à Turin. »

Or le seul Claude Perrin mort à Turin, y est décédé en 1869. Il avait 64 ans et était né à Tournon. Son père s’appelait Antoine. (Renseignements communiqués par l’archevêque de Turin en 1883).

Richemont a écrit et publié par lui-même en 1831 ses Mémoires du Duc de Normandie, fils de Louis XVI.

Douze ans après, il écrit : Mémoires d’un contemporain, qui contredit ses Mémoires du Duc de Normandie, fils de Louis XVI.

Dans les Mémoires du Duc de Normandie, fils de Louis XVI, le faux dauphin Richemont n’était encore que très imparfaitement instruit ; et voilà pourquoi il n’ose indiquer ni date, ni nom, ni désignation précise d’aucun lieu ; il ne connaît même pas l’époque ni le mode de l’évasion, entasse les uns sur les autres des énormités.

Richemont ne tardera pas à désavouer la publication de 1831. Il tardera beaucoup trop. Douze ans. Il supprima par exemple les Sauvages. (Il écrivait qu’il resta « plus de 6 ans, tout seul, nu comme eux, le corps peint, etc. Ces Sauvages s’appelaient les Mamelucks. »)

Richemont prétend avoir eu la petite vérole dans la Tour du Temple. Voilà encore une bévue capitale : le fils de Louis XVI avait été inoculé et n’eut jamais cette maladie.

 

Les richemontistes affirment que Richemont bénéficia de nombreuses reconnaissances émanées de personnes semblant également fort qualifiées : Mme Bequet, qui avait été au service de Marie-Antoinette jusqu’au 10 août ; Mme Fillette, qui avait été fille de garde-robe du Dauphin ; que Mme de Rambaud